Présentation du blog

Paris, le 10 janvier 2009

Bonjour,
Ce blog présente un carnet de voyage du périple que j'ai effectué autour de l'Océan indien entre 2006 et 2008 : Inde du Nord (juillet-septembre 2006), Inde du sud, Yémen, Ethiopie, Somaliland, Kénya, Ouganda, Iran, Turquie, Syrie, Israël, Jordanie, Egypte (novembre 2007-décembre 2008).
Vous trouverez également à la fin de ce récit plusieurs articles tirés de ce voyage. Il en reste d'autres en chantier, que je terminerai dans le courant de l'année 2009.
Pour accéder à l'un ou l'autre de ces textes, cliquez sur la ligne correspondante dans le sommaire situé à droite de l'écran (l'indication de janvier 2000 est fausse, elle ne sert qu'à simplifier la présentation).
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Bonne lecture.
Antoine

Voyage en Inde du nord (2006)



Préambule
Ce premier carnet n’a pas été mis en ligne en temps réel. Il s’agit d’un condensé des mails envoyés à mes amis pendant mon voyage en Inde du nord, du 20 juillet au 15 septembre 2006. Après avoir commencé par New Delhi au centre du pays, je me suis rendu à Bénarès (aujourd'hui Varanassi) à l’est, puis au Rajasthan à l’ouest et enfin plein nord au Ladakh, dans l’Himalaya. J’ai terminé ce périple malade comme jamais je ne l’avais été, perdant une dizaine de kilos avant d’être finalement hospitalisé et placé sous perfusion, mais suffisamment alléché par mon aperçu du pays pour y repartir dès l’année suivante.

Parcours en Inde du nord


Merci à Arno pour les cartes

1 - De New Delhi à Bénarès

New Delhi, le 23 juillet 2006

Premier contact
La première impression que je garderai de l’Inde, c’est la chaleur lourde et humide de la fin de mousson qui me tombe dessus à la sortie de l’avion. Et tout de suite après, l’odeur, poisseuse et entêtante, avec comme un arrière-goût de moisissure. Sur le parking de l’aéroport, alors que le soleil cogne et que déjà la transpiration commence à coller mes vêtements à ma peau, je suis sonné face à la cohue des taxis qui se disputent les clients. Une heure d’embouteillage plus tard, je découvre le quartier des travellers de Delhi, Paharganj, avec ses rues boueuses à l’agitation bruyante, ses relents d'égouts et de fritures mêlés d’encens, ses mendiants estropiés exhibant leur moignon, ses vaches errant au milieu des voitures et des rickshaws, ses concours de klaxons et ses amoncellements insensés de fils électriques sur lesquels crépitent des étincelles.



Visite au zoo
Lorsque, profitant d’une accalmie entre deux averses tièdes, je sors visiter la ville, j’ai l’étrange impression de me retrouver dans un zoo. Ou, plus exactement, dans la cage du singe livré en pâture à des gamins rigolards armés de cacahouètes. C’est moi qui suis venu voir les Indiens, mais ce sont eux qui me regardent. Ils me dévisagent longuement, se collent à moi pour savoir ce qu’il y a dans mon sac ou regarder combien je tire d'argent au distributeur, pour un peu ils me palperaient pour vérifier la consistance de ma peau si claire. Un peu agacé, je plante mes yeux dans les leurs pour marquer ma désapprobation, mais cela ne les perturbe pas le moins du monde. Certains m’adressent aussi la parole, ce que je préfère nettement. La conversation commence toujours par les mêmes questions sur mon pays d’origine et mon prénom, mais en général cela leur suffit et ils s’éloignent, ou bien ils restent là à m’observer en souriant.

Oui-Oui ou Non-Non ?
Comme je ne cesse de me perdre dans cette ville, je demande mon chemin à chaque carrefour. C’est l’occasion de découvrir ce fameux dodelinement de la tête qui n’appartient qu’aux Indiens et qui signifie alternativement « oui » et « non », quand ce n’est pas « cause toujours, tu m’intéresses ». Mais cela, je ne le comprendrai que plus tard. Pour l’instant, entre leur gestuelle et leur langage indécodables, ils m’apparaissent juste comme des extra-terrestres.



New Delhi, le 25 juillet

Arnaque à l’indienne
A Delhi, il existe toute une catégorie de gens dont l’activité principale consiste à arnaquer les touristes à leur descente de l’avion. J’avais beau me méfier, le quinquagénaire, prétendument père de famille et brave cheminot, qui devine que je suis perdu et qui m’indique le chemin avant de dîner avec moi sans rien me demander, finit par m’inspirer confiance. C’est alors que le cirque commence. Il amène la conversation de façon anodine sur les vêtements locaux, fait en sorte que je demande de moi-même où je peux en trouver et, miracle, connaît justement un magasin. Il m'y conduit et m’explique que je serai immensément respecté si je voyage dans le pyjama blanc de Gandhi... En plus, grâce à lui je peux obtenir une ristourne monumentale. Heureusement que je ne me laisse pas totalement embobiner, les enfants de tout le nord de l’Inde rigoleraient probablement pendant des générations du touriste français déguisé en Gandhi. Le lendemain, j’apprendrai tout de même que la bête chemise marron achetée à la place du pyjama m’a coûté dix fois son prix habituel.
Mais en attendant, mon ami ne lâche pas son juteux poisson et oriente la conversation vers Krishna, qui est comme chacun sait un grand fumeur de haschich. Je lui demande, avec précaution bien sûr pour ne pas le choquer vu son grand âge, s’il sait où en trouver. En fait, il est très progressiste sur la question et, là encore, c’est vraiment trop de chance, il a un ami à deux rues de là qui se propose de m’en vendre. Nous le retrouvons, il récupère un petit sachet de plastique et, histoire de ne pas se faire repérer par la maréchaussée, propose de finaliser la transaction là maintenant, tout de suite, vite vite la police est partout. Comme je veux quand même voir ce que j’achète, il rompt discrètement un petit morceau qu’il me présente, en jetant de rapides regards à droite et à gauche avec des airs de chouette effarée. C’est effectivement du très bon charas. Je m’apprête à lui donner l’argent, mais, saisi par une bouffée inespérée de lucidité, je demande à prendre le sachet entier dans la main pour vérifier son contenu. Il refuse, alarmé j’insiste, il me le passe à contre-cœur et bien sûr c’est de la glaise… Exaspéré, je lui rends sa marchandise, qui a d’ailleurs failli me coûter elle aussi dix fois le cours local, comme je m’en rendrai compte un peu plus tard. Je ne parviens même pas à l’engueuler, puisqu’il fait passer son complice pour l’arnaqueur et fait semblant de le sermonner devant moi.
Evidemment, après une telle entrée en matière, il est plus difficile de se fier aux inconnus. Si un jour un Indien m’invite chez lui, devrai-je me défiler ? Dans le train, faut-il accepter le thé que les autres passagers proposent avec le sourire ? Et mon sac à dos, dois-je vraiment l’accrocher à ma couchette avec mon énorme chaîne en métal sous les yeux étonnés de la gentille famille qui partage mon compartiment ?



New Delhi, le 26 juillet

Quitter Delhi, mode d’emploi
A l’origine, mon idée était de fuir la mousson en partant vers l’ouest, pour le désert du Rajasthan, avant de remonter vers le Ladakh, dans l’Himalaya. Je vais donc à la gare routière m’acheter un billet pour Djululu, une petite ville perdue qui me permettra de commencer mon voyage hors des sentiers battus, car je suis un petit malin. Mais la tâche s’annonce plus ardue que prévue. La gare est immense, il pleut à verse, des dizaines de bus sont garés dans tous les sens sous des panneaux en hindi et les guichetiers baragouinent un sabir vaguement anglophone rendu définitivement incompréhensible par leur accent. Celui qui est assis dans la cabine 14 m’envoie quand même vers la 27 qui m’explique que ma foi c’est très simple et me détourne vers la 17, où l’on me demande de monter au premier étage voir le monsieur du 62. Il pleut toujours, mais maintenant il fait nuit. J’arrive au premier étage, bien sûr il n’y a personne au 62. Je demande au 63, qui se renseigne auprès de ses camarades et qui finit par m’envoyer au 54. Là, bonne surprise : je suis très agréablement reçu par le guichetier, qui me propose même de le rejoindre dans sa guérite afin de mieux lui expliquer mon cas. Je me retrouve donc derrière la grille avec lui et deux de ses amis. Il m’offre un thé à l’odeur étrange, que je bois non sans une légère appréhension, mais bon je suis là pour rencontrer les gens. Par contre, je refuse de l’allonger avec son whisky local. Il commence par les questions rituelles sur mon pays d’origine, mon prénom, mon âge, ma situation maritale, mon métier… Lorsqu’il apprend que je suis journaliste, son visage s’éclaire et il m’entreprend aussitôt sur la politique étrangère de l’Inde, la bombe atomique, les relations avec les Etats-Unis… Maintenant que je sais que je vais avoir mon billet, je suis détendu et je profite de l’instant, un peu troublé tout de même quand, après avoir longuement traduit à ses amis mon point de vue sur les visées impérialistes de Bush, il retire son dentier et se masse longuement les gencives avec son pouce jauni par la cigarette. Nous enchaînons sur le Pakistan, le système des castes, la liberté sexuelle en Occident… Voyant le temps passer, je profite de la fin de mon thé pour lui demander mon billet. Il esquive, je reviens à la charge et il me répond finalement qu’il est en vente au rez-de-chaussée... Par contre, il serait ravi de m’inviter à dîner pour continuer cette passionnante conversation. Miséricorde ! Je le remercie, m’arrache de mon tabouret, prend son adresse en promettant de le rappeler à mon retour à Delhi - non, pas ce soir car je serai parti, mais merci c’est très gentil. Et je rentre bredouille à ma guesthouse.

Bénarès, le 4 août

Changement de plans
Ma mésaventure a finalement du bon car, le soir même, je change tous mes plans. Sur le toit de ma guesthouse, je rencontre un Français se présentant comme un vagabond cinéaste et musicien, et une Belge totalement illuminée, qui me poussent à partir plutôt plein est, pour la ville sainte de Bénarès, rebaptisée Varanassi par les Indiens depuis une vingtaine d’années. Le premier y est déjà allé cinq fois et y a tourné, paraît-il, des images incroyables de sadhus pour un film d’art et d’essai diffusé à Cannes, tandis que la Belge revient d’un mois et demi dans un ashram, ce qui arrache des soupirs d’envie au Français… Ils me parlent tous deux de Varanassi comme de la ville indienne par excellence, celle où je dois absolument aller sous peine de passer à côté de mon voyage. J’embarque donc le lendemain soir dans un train de nuit - après avoir acheté mon billet au guichet réservé aux touristes, ce qui est tout de même bien pratique.



Bienvenue dans la quatrième dimension
Effectivement, Varanassi est une ville mystique. Lorsque les vieillards indiens ont un coup de moins bien, contrairement aux nôtres ils ne se précipitent pas à l’hôpital pour gratter un peu de rab, mais viennent ici pour attendre tranquillement la mort, avec quelques centaines de roupies dans le creux de la main pour payer leur bûcher. Leur plan consiste à se faire incinérer sur place et à faire disperser leurs cendres dans le Gange, afin d’échapper au pénible cycle des réincarnations et d’accéder directement au Nirvana. Du coup, les ruelles tortueuses de la vieille ville sont continuellement sillonnées par des types en orange, la couleur de l’hindouisme, qui transportent au pas de course et en chantant des brancards avec des cadavres enveloppés dans du tissu doré, qui doivent être brûlés moins de trois heures après leur mort. Mais comment savoir s’ils sont bien morts dans un laps de temps aussi court ? Lorsque le médecin n’arrive pas dans les délais, le croque-mort leur met un miroir devant la bouche et, si aucune buée ne se forme, c’est que l'affaire est réglée. Avec un système pareil, ils ont bien dû en faire passer quelques uns à la trappe par erreur…



Bref, la cavalcade des brancardiers les emmène vers les deux grands ghâts (quais) funéraires situés au bord du fleuve. Celui que je visite comporte cinq bûchers. Les quatre premiers sont dévolus aux quatre castes principales, le cinquième sert à rallumer les autres en cas de panne. Selon mon informateur, un pseudo guide tellement défoncé qu’il lui faut régulièrement lui rappeler de quoi il me parle, le dernier foyer brûle sans discontinuer depuis 2500 ans. Toutes les maisons alentour, dont un mouroir tenu par les sœurs de Mère Thérésa, sont couvertes d’une épaisse pellicule de suie, ce qui rajoute à l’aspect dramatique du site. Au bout d’un moment, alors que j’essaie de me débarrasser du garçon à l’haleine encannabissée qui bave maintenant sur mon épaule où il s’est quasiment endormi, je réalise qu’une fois la crémation terminée, des hommes torse nu donnent de grands coups de bambou dans le brasier finissant. Leur travail consiste à briser les crânes, qui, les bougres, refusent trop souvent d’éclater avec la chaleur, empêchant ainsi l’âme de leur propriétaire de s’envoler vers le Nirvana.

Pèlerins et sadhus
En plus des morts, à Varanassi il y a aussi à faire avec les vivants. Toute la cité respire la foi, vit au rythme du culte. Sur les ghâts au bord du Gange, dans les rues, dans les ashrams et dans les temples, des processions de pèlerins en orange chantent du matin au soir la gloire de Krishna, le dieu de la ville. Même le moindre potier ou vendeur de beignets arbore le point rouge du troisième œil ou des traits blancs sur le front. Et bien sûr, il y a les sadhus. Ils se baladent à moitié nu, souvent maigres à faire peur sous des dreadlocks, leur regard fixe de dément perdu dans les limbes. A l’aube, ils se mêlent à la population pour se laver de leurs souillures en faisant leurs ablutions dans les eaux troubles mais sacrées du Gange.




Un Français qui vit en Inde depuis plusieurs années m’assure qu’ils récupèrent les cendres sur les bûchers pour s’en couvrir le corps et qu’ils cuisent parfois carrément leur chapati (crêpe) sur la graisse grésillante des cadavres fumants… A ces petits plaisirs de bouche, certains yogis et nagas préfèrent ceux de l’ascèse sportive. Ils passent leur vie debout ou même sur une seule jambe, brandissent constamment un poing serré au-dessus de leur tête, suspendent d’énormes pierres à leur sexe ou je ne sais quoi d’autre encore comme truc insensé, ils ont vraiment beaucoup d’imagination. D’après ce qu’on me raconte, on peut voir les plus gratinés au pèlerinage de la Kumba Mella, où l’ensemble des sadhus se réunit tous les douze ans pour un grand bain rituel dans le Gange en compagnie d’une trentaine de millions de personnes. Il faut absolument que j’aille voir ce truc là.




Massage gluant
Evidemment, ici aussi les arnaqueurs sont légion. Il ne me faut pas plus de quelques heures pour me faire accoster par un prétendu brahmane, membre donc de la caste des prêtres, qui me propose un massage. Rassuré par l’honorabilité de sa tenue blanche et heureux de me délasser de la fatigue du voyage, j’accepte. Quelques minutes plus tard, me voici allongé dans une cabane infestée de cafards. C’est en fait un de ses amis, un gros poilu ruisselant de crasse, qui s’occupe de moi. Fort mal d’ailleurs, puisque cette brutasse me disloque le dos avant de m’en arracher la peau avec une huile puante imprégnée de sable, pendant que son chef me baratine sur la somme que je vais devoir payer. Idiot que je suis, j’encaisse une demi-heure de ce régime pour ne pas vexer mes hôtes, tout en tâchant désespérément de garder dans mon champ visuel la sacoche posée au bout du matelas avec tous mes papiers et mon argent. Lorsque le calvaire s’achève, je suis tout de même assez sage pour refuser la proposition de mon brahmane de partager avec lui un bang lassi, sorte de yaourt liquide lourdement chargé en THC.

2 - De Khadjuraho au Rajasthan

Khadjuraho, le 5 août

Les temples du Kamasutra
Au bout d’une semaine dans cette ville de fous furieux, je suis ravi de me remettre d’aplomb dans le village de Khadjuraho, célèbre pour ses temples aux façades couvertes de statues érotiques figurant les positions du Kamasutra. Dans un pays à la libido aussi bridée que l’Inde, il est assez plaisant de tomber sur ces fougueux bas-reliefs représentant très explicitement des fellations, des partouzes et même quelques galipettes zoophiles. Autant de figures gravées à l’intention de l’éducation des jeunes brahmanes du X° siècle, qui s’amusaient visiblement plus à l’époque qu’aujourd’hui.







Agra, le 8 août

Des palais d'Orchha au Taj Mahal
En quittant Khadjurao, je passe par Orchha, une ancienne capitale musulmane pourvue d’une demi-douzaine de palais sublimes devenue aujourd’hui un village paisible. J'y reste deux jours.




Je gagne ensuite Agra, ou je découvre le fameux Taj Mahal, sorte d’équivalent indien de la Tour Eiffel en plus romantique. Il s’agit d’un mausolée dédié à sa femme défunte par un sultan, une merveille d’équilibre tout en marbre blanc finement sculpté, à la coupole encadrée par quatre gracieux minarets, le tout placé devant une longue pièce d’eau afin d’en refléter l’image. Son architecte a même pensé à surélever l’édifice sur un terre-plain afin que sa silhouette se détache sur le ciel plutôt que sur la campagne. Mais Agra n’a pas grand intérêt par ailleurs et les rabatteurs des hôtels et des restaurants de la ville y sont véritablement enragés. Après avoir admiré le Taj Mahal, je repars aussi sec pour le Rajasthan et les palais de ses maharadjahs.




Jaipur, le 10 août

Palais et embouteillages
La porte du Rajasthan, tous les guides vous le diront, c’est Jaipur. Je vais donc à Jaipur. Je visite le palais étourdissant de luxe, la collection de cimeterres en argent, le harem à la mode arabe, le magasin de tentures et jusqu’au restaurant panoramique qui tourne sur lui même au sommet d’une tour.



Mais je suis vite agacé par les types avenants qui se relaient pour essayer de m’embobiner avec leurs histoires de trafic de pierres précieuses. Et plus vite encore, je ne supporte plus les bousculades sur les trottoirs et les embouteillages dans les rues polluées. Dès la fin de la visite règlementaire, je mets les voiles. Ou plutôt, je lutte toute une après-midi au milieu de la bouillie humaine qui s’écrase sur les guichets de la gare autoroutière, avant de dégoter enfin un billet pour Pushkar, petit village sacré à la réputation paisible.







Pushkar, le 17 août

Lac sacré
On ne m’avait pas menti, l’endroit vaut le détour. C’est un mignon village traditionnel bâti autour d'un petit lac bordé de ghâts aux somptueux bâtiments blancs ciselés, le tout surplombé par des montagnes. On y trouve le seul temple d'Inde consacré à Rama, le dieu créateur. Du coup, l’endroit est peuplé de brahmanes, qui sont voués à son culte particulier. Ces personnages situés au sommet de la hiérarchie indienne ne me sont pas très sympathiques. La mine hautaine, ils passent leurs journées à arpenter les ghâts pour vendre des pujas, sortes de prières, avant de laisser les pèlerins faire leurs ablutions. Lorsqu’ils pénètrent dans l’eau, ces derniers en frappent la surface avec leurs mains pour faire fuir les poissons. Comme le lac est sacré et que la pêche y est interdite, il grouille de monstrueuses carpes mutantes mesurant parfois plus d'un mètre de long, équipés pour certaines d’une longue nageoire chevelue, qui donnent de l'urticaire et envoient des décharges électriques aux malheureux baigneurs qui les touchent...







Mais bon, les photos de paysage, ca va un moment. Sur les bords du lac, on croise aussi de gros taureaux indolents et de jolies gitanes, qui ressemblent pas mal à celles de chez nous, mais en un peu plus bijoutées...





Curée nocturne
Comme partout en Inde, on trouve à Pushkar des vaches qui traînent l’air hagard en mâchouillant une touffe d’herbes ou un bout de papier journal, l’air de se demander à quoi elles pourraient bien penser. Mais ici, elles sont accompagnées de singes qui guettent les assiettes des touristes pour leur piquer leurs crêpes, de gentils ânes qui se reposent à l’ombre, de cochons sauvages qui fouinent dans la boue, de plein de chiens qui copulent et se battent en alternance, et de quelques chats qui ne la ramènent pas, vu le nombre de chiens. Un soir, ce bestiaire m’offre un spectacle surprenant. Vers minuit dans le village endormi, je vois deux hommes empoigner la grande poubelle de la place principale… et vider par terre tout son contenu ! En quelques secondes déboule alors de l’obscurité la masse grouillante de toute la ménagerie du village qui se précipite vers les détritus en donnant, qui un coup de cornes, qui un coup de dents, pour mieux assurer sa place à cette curée nocturne.

Bonnes rencontres
A Pushkar, je tombe aussi sur toute une population gentiment excentrique. D’abord, il y a la Suissesse chez qui je prends pension, une hippie convertie à l’hindouisme qui habite ici depuis vingt-cinq ans, mais sans jamais être jamais parvenue à se faire accepter par les brahmanes locaux qui la méprisent ouvertement. Son témoignage m’intéresse d’autant plus qu’elle est la première personne à me donner un point de vue d’Occidental sur l’envers du décor. Grande amatrice d’opium, elle donne aussi volontiers quelques bons tuyaux à ses clients. Je rencontre chez elle un Français très sympathique qui s’est fait rebaptiser par son gourou du nom d’Hanuman, le dieu indien bodybuildé à tête de singe. Il y a également cet Anglais très maigre qui étudie les percussions traditionnelles depuis six ans dans un village à côté d'Agra. C’est un personnage cultivé et charmant, mais qui part en vrille dès que l’on parle religion. Adepte d’Ari Krishna, il est persuadé que son dieu favori, Krishna donc, est assis sur un serpent flottant à la surface de l’eau et, qu’à chacune de ses respirations, il recrache des milliers de postillons qui contiennent chacun un univers comparable au nôtre. Et ce n’est pas une image, mais la stricte réalité. Pour rester en bon terme avec lui, je me force à garder mon sérieux. Enfin, je suis des cours de nagara, des percussions traditionnelles du Rajasthan. J'avais toujours eu envie de taper sur un tambour et, bien que je ne sois absolument pas doué, je rigole bien à jouer chaque soir avec mon petit groupe d’élèves devant le lac, sous l'oeil compatissant d’une statuette de Krishna.




Mais le personnage le plus curieux que je rencontre à Pushkar est un soufi, équivalent musulman du sadhu, avec qui je passe une après-midi à parler religion. Il vit de Dieu et de ganja, m’explique-t-il en mettant gaillardement tout mon shit dans quatre chiloms successifs, là où j’aurais eu largement de quoi faire une douzaine de joints. Ensuite, évidemment, je suis totalement anéanti et j’ai le plus grand mal à comprendre ses explications sur l’omniprésence de Dieu, le lac sacré qui se trouve devant nous, les infidélités conjugales de Rama et la raison pour laquelle Krishna aurait coupé la tête de son fils Ganesh avant de la remplacer par celle d’un éléphant. Alors, au bout d’un moment, je stoppe son flux de paroles en lui mettant dans les oreilles les écouteurs de mon walkman avec Consumed, le sublime album ultra sombre et minimal de Plastikman. Il est stupéfait de découvrir un truc pareil, mais il adore et du coup j’ai une bonne heure devant moi pour retrouver mes esprits. Nous dînons ensuite ensemble avant de finir la soirée par une partie de cartes. Sur la photo, il découvre Kraftwerk.



Enfin, il y a ce sadhu cul-de-jatte un peu excentrique, avec qui je ne parle pas mais qui m'a l'air sympathique.



Jaiselmer, le 20 août

Le début des ennuis
Au bout d’une semaine, je pars pour Jaiselmer, une majestueuse ville fortifiée aux murs ocres en plein désert à l’extrême ouest du Rajasthan. Malheureusement, là encore les rabatteurs des hôtels, les commerçants et les chauffeurs de taxi prennent tellement les touristes pour des cons que je finis par me lasser et reprendre la route.



Mais avant de grimper dans mon bus direction l’Himalaya, j'ai le temps de louer une moto et de sillonner le désert pendant deux jours, une bonne idée qui me reviendra plus tard. C'est à cette occasion que j'assiste à un spectacle de danse, où les musiciens entrechoquent deux bouts de bois, à la facon des Espagnols avec leurs castagnettes. Ci-dessous, les danseuses qu'ils accompagnaient.



Enfin, Jaiselmer c’est aussi la ville où je ressens les premiers effets de la diarrhée qui m’accompagnera fidèlement jusqu’à la fin de mon voyage, m’affaiblissant de jour en jour et me dégoûtant progressivement de la nourriture indienne, que j’avais pourtant trouvée excellente jusque là.





Bikaner, le 21 août

Rats sacrés
Après une nuit de voyage, pendant laquelle je traverse Jodpur...



...je m’arrête dans la ville de Bikaner et prends un petit bus de banlieue pour visiter un temple dédié aux rats. Il y en a partout. Ils devisent dans les coins, grimpent sur les tridents de Siva, font la sieste à côté des bols de lait ou trottinent entre les pieds des visiteurs. Le tout baignant dans une ambiance de dévotion surréaliste que l’odeur pestilentielle ne parvient pas à troubler.






En sortant du temple, un nouveau mystère de l’Inde m’attend : une véritable vache à cinq pattes. C’est vrai, je le jure, il y en a cinq. La patte supplémentaire, toute rachitique, sort de son omoplate gauche et fait le tour de son encolure, le sabot pendouillant mollement dans le vide. Le phénomène est agrémenté d’un élégant ruban rouge et exposé dans une carriole à la décoration tapageuse tractée par une autre vache. Je suis tellement scié que j'en oublie de la photographier.
Un peu plus loin, je tombe sur une assemblée joyeusement colorée. Je ne sais pas ce que tous ces dames font ici, probablement une occasion religieuse, mais voici la photo prise à cette occasion.

3 - L'Himalaya indien

Chandigar, le 22 août

Lecorbusier en Inde
Le soir, je prends le train pour Chandigar, une ville nouvelle du Penjab construite dans les années cinquante par Lecorbusier. Ses habitants sont extrêmement fiers de demeurer dans cette zone franche propre et ordonnée, qui tranche de façon incongrue avec l’insondable désordre dans lequel est plongé le reste du pays. Mais pour un Européen, cette ville aux airs de banlieue cossue un peu rétro avec pavillons à jardinets et gros bâtiments publics en béton n'a pas grand intérêt. Je reste deux heures, en profite pour prendre une douche dans une espèce d’auberge de jeunesse soviétique, et pars directement pour la vallée de la Parvati, dans les contreforts de l'Himalaya, à huit heures de bus.

Manikaran, le 24 août

Un parfum familier
A quelques kilomètres de l’arrivée, un parfum familier me fait lever la tête de mon livre. Je regarde par la fenêtre et là, je n’en crois pas mes yeux, des buissons d’herbe poussent à perte de vue sur le bord de la route. Pas un buisson de temps en temps, non, de la bonne beu sur des kilomètres et des kilomètres… Deux heures plus tard, me voici dans le village de Manikaran, un lieu saint à la fois pour les Hindous et pour les Sikhs. Je prends une chambre donnant sur une rivière déchaînée et un joli temple sikh construit sur une source d’eau chaude aménagée en bains publics. Comme Lonely Planet stipule que son accès est autorisé aux étrangers, je descends m’y baigner, quand même un peu intimidé au milieu de tous ces grands barbus enturbannés qui regardent avec curiosité le petit blond barbotant dans son costume de bain rouge.



Malana, le 27 août

Chez les descendants d'Alexandre le Grand
Le lendemain, je me lance dans une ascension éprouvante pour rejoindre Malana, un village perché au sommet d’une montagne, dont les habitants se prétendent les descendants d'Alexandre le Grand. Ils sont un millier, parlent une langue qui leur est propre et s’estiment tellement purs que personne n’a le droit de les toucher, ni eux ni leurs maisons, sous peine d'une amende de mille roupies ! Lorsque l’on traverse leur village, il est recommandé de suivre un petit chemin de pierres pour être bien sûr de ne pas enfreindre la règle.



Cette exacerbation de la primauté par la caste a un impact surprenant sur les enfants du village, qui ne me courent pas après comme dans les autres villages indiens et, pour certains, semblent même me regarder avec une mine dégoûtée… Mais si tout contact physique est proscrit, les habitants sont par contre très pressants pour me vendre leur fameuse crème de Malana, réputé dans l’Inde entière pour être le meilleur charas du pays. Je reste deux nuits dans une petite guesthouse surplombant ce village étonnant, qui ne devrait pas longtemps garder sa singularité à en croire les explosions de dynamite répétées des ouvriers qui construisent une route dans sa direction.



Je repars avec deux autres voyageurs et un guide en direction de la vallée de Kulu. Le chemin passe par un col, en tout il y en a pour vingt kilomètres à cavaler sur des sentiers parfois très escarpés. On passe du paysage alpin avec sapins et violettes à de grands plateaux de bruyères, où de grosses pierres percent à travers la brume. C’est très joli, par contre la boulette d’opium ingérée la veille semble ne pas passer, car je suis malade comme un chien dès les premières ascensions. Je n’ai pas de souffle, pas de jambes, de la fièvre, la nausée en permanence. Je vomis, m’arrête toutes les demi-heures pour récupérer, m’accroche pour rattraper les trois autres qui, au contraire, gambadent comme des lapins, c’est l’horreur.







Vashisht, le 28 août

Spot hippie
Après une longue journée de lutte, j’arrive à Vashisht, village jumeau de Manali, spot mythique des hippies dans les années 70. Mais je n'y reste que le temps d’une trempette nocturne dans d’antiques bains publics, d’un repas face aux montagnes et de quelques instants de tendresse avec un lapin angora géant.



C'est que je suis pressé d'arriver au Ladakh, la partie indienne du Tibet, ou je compte rester un moment. Vers deux heures du matin, je prends donc une jeep. Durant les vingt-quatre heures du voyage au milieu des massifs himalayens, mon état s’aggrave, j’ai une fièvre de cheval accompagnée de crises de diarrhée épouvantables. Mais comme je fais croire à tout le monde que c’est le conducteur ladakhi qui pète sans discontinuer, personne n’ose protester. Je sais, c’est ignoble.

Leh, 13 septembre

Enfin le Ladakh !
Lorsque nous arrivons finalement à Leh, la capitale du Ladakh, je découvre une petite ville traditionnelle construite sur un plateau rocailleux à 3500 mètres d’altitude. Elle est entourée de monastères à flancs de montagnes et cernée au loin par d’imposants sommets enneigées qui culminent à 7000 m.



L'ambiance est si différente du reste de l'Inde que j’ai l’impression d’avoir changé de pays, si ce n’est de continent. Les Ladakhis, qui sont bouddhistes, se montrent plus calmes et plus attentionnés, leurs vêtements et leur architecture sont nettement moins exubérants. Ci-dessous, quelques stupas, des sortes de calvaires.




Les rues sont propres et les seuls animaux en liberté sont des ânes et des yaks. Je trouve même une bonne boulangerie tenue par un vieux Sikh toujours souriant.



J’arrive en plein festival folklorique et c’est l’occasion d’assister à un défilé de Ladakhis en costume traditionnel rouge et noir avec leurs petites bottines brodées pointues, précédés par des lamas coiffés des mêmes drôles de bicornes dorés qu’ils arborent dans Tintin.



Le premier soir, je rencontre Juan et Hugo, deux Français un peu perchés qui courent le monde sur leur moto pour assembler des Ouroboros, d’immenses serpents qui se mordent la queue, avant de les prendre en photo par satellite. Ils me font bien marrer à raconter mille anecdotes de voyage, en scandant chaque histoire d’un chilom précédé d’un solennel « boom ! ».



Les yeux jaunes
Malheureusement, je ne peux pas profiter de mon séjour, car je vais de plus en plus mal. Je consulte un médecin, qui me prescrit des antibiotiques et de l’aspirine pour lutter contre ce qu’il pense être une grosse crève, mais le traitement n’a aucun effet. Mes forces continuent de me quitter, la fièvre est toujours aussi forte et j’ai des maux de ventre qui me tordent en deux. Je passe la semaine suivante au fond de mon lit, à peine capable de me lever pour aller aux toilettes. Bientôt, je n’arrive plus à avaler quoi que ce soit, ne serait-ce que pour accompagner mes médicaments. Lorsque je me regarde dans la glace, j’ai mauvaise mine, bien sûr, mais surtout j’ai les yeux tout jaunes, c’est vraiment dégoûtant. Je suis aussi de plus en plus maigre, en tout je perds une dizaine de kilos. Heureusement, Juan et Hugo viennent me raconter des blagues tous les jours et, puisque la situation n’évolue pas, ils finissent par m’emmener à l’hôpital. Le médecin me fait aliter et placer sous perfusion de glucose et d’eau salée, avant de m’annoncer que j’ai attrapé une hépatite A qui couvait probablement depuis Pushkar. Le plus dur est passé, mais il doit me garder deux jours à l’hôpital. Aucun traitement n’est nécessaire en dehors de compléments énergétiques, j’en aurai toutefois pour deux mois de grosse fatigue avant d’être vraiment rétabli.



A ma sortie de l’hôpital, je tente quelques pas dans la rue. C’est pathétique, je marche à la vitesse d’une très vieille dame et je suis obligé de m’arrêter tous les dix mètres pour reprendre mon souffle. Avant de traverser, je dois faire très attention car je serais tout à fait incapable d’échapper à une voiture trop rapide.

A moto dans l’Himalaya
Le Ladakh est avant tout réputé pour ses paysages somptueux, propices aux longues randonnées. Dans mon état, il n’en est pas question. Mais au bout de quelques jours, j’ai repris suffisamment de forces pour louer une moto et me balader. Après m’être testé avec des expéditions vers des monastères à quelques heures de Leh.











Mes hôtes d'un soir.





Je passe ensuite le Kardung La, le plus haut col carrossé au monde avec ses 5600 mètres d’altitude. Au sommet, je suis à deux doigts de tourner de l’oeil en raison du froid et du manque d’oxygène, mais un thé brûlant et quelques sucreries servis dans un baraquement tombé à point nommé me remettent d’aplomb.





Sur l’autre versant, des ouvriers travaillent à remettre en état la route, que le gel ne cesse d’éclater. J’évite les crevasses les plus profondes et roule toute la journée au milieu de paysages lunaires monumentaux.




Le soir, après avoir dépassé un troupeau de chameaux sauvages, j’arrive dans la Nubra, une vallée miraculeusement recouverte de champs de fleurs et de potagers.



J’ai emprunté la seule route pour y accéder, les frontières avec la Chine et le Pakistan voisins étant coupées en raison de différents frontaliers, si bien que l’endroit est incroyablement isolé et vit au ralenti, presque en autarcie grâce à ses délicieux légumes. Il ne me reste plus que quelques jours et je fais traîner les choses au maximum dans ce petit jardin d’Eden du bout du monde. Je me balade, prends le temps de discuter avec les gens, donne un coup de main à la cuisine.



Paris, le 16 septembre

Départ
Enfin
, il
me faut bien décoller sous peine de planter mon billet de retour. Je retourne donc à Leh rendre ma moto, m’envole pour New Delhi en évitant bourgeoisement les quarante heures de bus, puis, dans la foulée, prends mon avion pour Paris. Heureux de retrouver mes amis, mais avec au fond de moi une idée fixe : repartir.

Voyage autour de l'Océan indien (2007-2008)



Préambule
Après huit mois de préparation et de départs sans cesse repoussés, me voici enfin à la veille de ce voyage tant attendu. Depuis mes dix-huit ans, je pars chaque été visiter un nouveau pays. A chaque fois, je rencontre des gens qui sont sur la route pour six mois, un an, deux ans, et j’ai toujours rêvé de les imiter. Cette année, c’est mon tour. Départ le 28 novembre, retour prévu dans un an. Un laps de temps suffisant pour changer de rythme, d’univers, de vie peut-être. Cela fait huit ans que je suis journaliste. J’écris sur la vie culturelle parisienne, avec une prédilection pour l’actualité des musiques électroniques. J’adore mon métier, mais cela n’empêche pas la routine de s’être installée. Pour la première fois depuis bien longtemps, l’horizon est grand ouvert. J’ai prévu de visiter l’Inde du sud, le Yémen, l’Ethiopie, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, l’Iran, la Syrie, la Jordanie, Israël et l’Egypte. J’ai pris contact avec quelques journaux pour écrire dans leurs pages voyage. Certains m’ont commandé des articles, d’autres demandent à voir. Et puis il y a ce blog, qui sera l’occasion de conserver une trace de mon parcours. Encore quelques heures pour boucler mes dernières affaires, une nuit blanche probablement, et je serai dans l’avion.

Parcours en Inde du sud

1 - Les plages du Karnataka



Panajim (Goa), le 29 novembre 2007

Drôle d’Inde
On m’avait prévenu que Goa, ce n’était pas tout à fait l’Inde. Effectivement. Si je retrouve à la sortie de l’avion la même chaleur lourde et humide accompagnée de l’odeur poisseuse et entêtante qui m’avaient frappé l’an dernier à New Delhi, le cadre n’est plus le même. A ma sortie du taxi, dans le quartier de Panajim, les maisons croquignolettes aux murs jaunes et rouges ornés d’azulejos ont de faux airs de Lisbonne. Au coin d’une rue, un groupe d’Indiens chante des prières en s’accompagnant au violon devant une petite niche tout ce qu’il y a d’hindou avec ses couronnes de fleurs, à ceci près qu’elle contient une statue de Saint-François-Xavier, le grand évangélisateur de l’Asie. Les Portugais n’ont quitté l’état de Goa qu’en 1961, après quatre siècles d’occupation inaugurés par les tribunaux de l’Inquisition. Ici, on torturait les indigènes qui refusaient de se convertir… Du coup, un tiers de la population est encore catholique et Noël y est, paraît-il, une fête magique. Ca laisse quand même un drôle d’arrière-goût. Le lendemain de mon arrivée, je me rends à Old Goa, capitale de l’état jusqu’en 1843. A la place de la cité qui rivalisa jadis avec Lisbonne, je trouve un simple parc entouré d’une demi-douzaine d’églises, certes somptueuses et monumentales, mais isolées. Devant la basilique Bom Jesus, une messe à la liturgie familière malgré l’exotisme de la langue est donnée sous un toit de voiles devant une foule d’Indiens très recueillie.




Kagal (Karnataka), le 3 décembre

Bienvenue au paradis
Après quatre heures de bus vers le sud, me voici à Kumta, dans l’état du Karnataka. Je suis venu retrouver Juan et Hugo, deux amis français qui se sont occupés de moi l’an dernier alors que j’étais malade au Ladakh, dans le nord de l’Inde. Après une demi-heure de rickshaw sur un petit chemin perdu au milieu des champs et des rizières, j’arrive à destination. Ils habitent un petit « Land » paradisiaque au bout de Kagal Beach, une plage déserte de sable fin de sept kilomètres.



De la mer, on n’en discerne qu’une palissade sommaire bordée de plantes et une petite cabane en nattes tressées donnant sur la mer, qui me sert de bureau pour écrire ces lignes.



En entrant dans la petite propriété, on emprunte un court chemin bordé de bananiers, qui débouche sur la cuisine et la douche, une petite rivière à sec en cette saison et deux farés, de charmantes cabanes en bois montées sur pilotis au milieu des cocotiers, peintes aux couleurs verte, jaune et rouge des rastas et reliées par des farandoles de drapeaux bouddhistes multicolores du Ladakh.






Le coin est on ne peut plus tranquille. Le matin, les pêcheurs des cahutes voisines ramènent leurs poissons sur leurs pirogues, sous l’œil indifférent des quelques vaches qui tentent vaguement de brouter le sable. Ensuite, c’est au tour des villageoises de traverser la plage pour laver leur linge à la source voisine. Le soir, des adolescents jouent au cricket devant le soleil couchant. Je n’y verrai jamais un touriste.



Kagal, le 6 décembre

Doucement et pas trop vite
Les journées se déroulent très, mais alors très calmement. Moi qui ne suis pourtant pas d’un naturel agité, je suis surpris par ce brutal coup de frein. Et puis, finalement, je m’habitue assez vite. Les principales occupations de Juan et Hugo consistent à mettre en place des projets de land art, à jardiner, se baigner au milieu des dauphins, griller du mérou géant au barbecue, empêcher les vaches de pénétrer dans l’enclos où elles saccagent les plantations et chasser les chiens errants qui farfouillent dans la cuisine. Nous suspendons une chaise en osier entre deux cocotiers pour pouvoir bouquiner en lévitation face à la rizière qui jouxte le terrain et montons des installations d’ombres chinoises prévues pour la pleine Lune.




Le soir, on disserte sans fin dans les volutes de chilom et de reggae sur des histoires de brahmanes rapaces, de singes à crête punk, de cargaison de cocaïne tombée miraculeusement d’un avion dans le jardin d’un ami dominicain et, surtout, sur les futures installations de Juan et Hugo.






Vu comme ça, d'accord, ils ont l’air de deux doux dingues perchés sur leur plage du bout du monde. C’est vrai qu’ils planent un peu, mais il leur arrive aussi de se poser.

L’Ouroboros
Juan expose depuis les années 80 dans les galeries européennes et new-yorkaises ses peintures, collages et sculptures qui traitent essentiellement de la question du voyage et des frontières. Il a passé la majeure partie de sa vie sur la route et, il y a sept ans, il a rencontré Hugo et son père dans le Rajasthan. Hugo n’avait alors que dix-huit ans, et son père était sur le point de dénicher le petit coin de plage dont il allait faire le Land. A sa mort en 2005, Hugo et Juan lancèrent le projet de l’Ouroboros. Il s’agit d’un motif alchimiste du XV° siècle représentant un serpent qui se mord la queue, symbole de l’autorégulation de la nature par la destruction et la création, qu’ils reproduisent dans de gigantesques proportions pour dénoncer la société de consommation courant à sa perte. Depuis lors, ils parcourent le monde pour mener à bien leur projet, au guidon de leurs magnifiques motos Royal Enfield ornées du lion de Judah, de l’effigie de Bob Marley et du slogan « One Love » sur fond vert, jaune et rouge.

Une multitude d’options
Ils ont tracé leur premier Ouroboros à l’aide d’un bulldozer dans le désert du Sinaï, avec le soutien de l’Agence Spatiale Européenne qui leur a offert les clichés par satellite. Un autre était réalisé sur la mer devant le port de Jaffa à Tel-Aviv, mais l’assemblage de bouteilles a été disloqué par la tempête avant que la photo ne soit prise. Cette année, après six mois de prospection au Népal, ils ont fini par se faire éconduire par les maoïstes qui auraient préféré une structure en forme de Lénine... Actuellement, ils se débattent avec l’administration du Karnataka pour obtenir l’autorisation de mettre en place sur un estuaire un Ouroboros constitué de plusieurs kilomètres de filets de pêche accrochés à des perches de bambou. A l'avenir, ils espèrent travailler sur un lac près d’Harar en Ethiopie, un lac salé près d’Ankara en Turquie, la côte de Belize en Amérique centrale, un glacier au Chili... Grâce à Internet, ils voudraient à terme organiser et animer des expositions de photos simultanément à Paris, New-York, Londres et Tokyo. Comme le dit Juan, « le grand avantage de l’artiste qui fume son chilom dans son faré, c’est qu’il a le choix entre une multitude d’options »... Heureusement, une amie parisienne du circuit de l’art contemporain, Muriel, vient d’arriver pour quelques semaines et leur donne un coup de main pour les connecter davantage au monde extérieur. Voici les beaux gosses accompagnés de Muriel.




Kagal, le 7 décembre

Hindous et musulmans
Le temps s’écoule tout seul ici. Juan et Hugo sont charmants, toujours tranquilles, même si Juan ronchonne à longueur de journée pour un oui ou pour un non. Mon séjour est aussi l’occasion de les interroger sur le fonctionnement de la société indienne. J’apprends que les gens qui travaillent dans les rizières et les marais salants environnants sont des hindous, généralement des intouchables, tandis que les pécheurs sont des musulmans chiites. Lorsque je les vois devant leurs cahutes, j’ai du mal à faire la différence en dehors des calottes blanches sur la tête des hommes. Mais dans la ville voisine de Kumta, le contraste est saisissant entre les femmes hindoues en saris multicolores et les musulmanes planquées sous leur tipi noir, d’où émerge leur regard, très érotisé bien sûr. Il n’empêche que tout semble bien se passer entre les deux communautés, d’autant que selon Pouri, le paysan qui habite également sur le Land avec sa femme, les musulmans font preuve de la plus grande discrétion lorsqu’ils attrapent une vache pour la boulotter.




"Ne jamais leur faire confiance"
Par contre, Juan et Hugo apparaissent très désabusés à l’évocation de leurs rapports avec leurs voisins. En tant qu’Occidentaux, ils sont à la fois inférieurs aux intouchables, car ils n’appartiennent à aucune caste, et victimes de la jalousie générale du fait de leur richesse supposée. Surtout, ils sont entourés de paysans un peu benêts parmi lesquels, après quatre années sur le Land, il ne s’en est trouvé aucun avec lequel ils aient réussi à lier d’amitié. En fait, ils sont très isolés sur leur bout de paradis. « L’Inde est la récompense du mec qui veut kiffer, par contre les Indiens n’intéressent personne. Il ne faut jamais leur faire confiance, même entre eux ils se font les pires crasses », rouspète Juan, avant de citer triomphalement Henri Michaux, qui décrivait en 1933 dans son livre « Un barbare en Asie » l’hindou du sud de l’Inde comme – je résume mais ce sont les mots de Michaux – « un être petit, vif, colérique, cupide et bas du front, dont la religion a perdu sa beauté et sa paix ». L’ouvrage que je lis en ce moment, « L’Inde où j’ai vécu » écrit par Alexandra David-Néel il y a un demi-siècle, me permet aussi de mieux comprendre l’absurdité du système des castes. Selon elle, jamais un brahmane n’accepterait de manger de la nourriture souillée par le regard ou même l’ombre d’un intouchable. Même sur les bancs des églises, jamais les fidèles issus de castes différentes ne se mélangent. D’ailleurs, seuls les Indiens situés au bas de l’échelle se sont convertis au christianisme dans l’espoir d’échapper à leur condition, mais ils continuent d’honorer leurs anciens dieux, de peur qu’ils ne se vengent en les réincarnant en chiens ou en cafards... La découverte de ce racisme et de cette hypocrisie cachées derrière leurs manières incompréhensibles ne m’est pas très agréable, mais j’ai quand même de bons souvenirs de rencontres l’an dernier. Je verrai bien.




Kagal, le 8 décembre

Féerie
Pendant une balade à moto dans la campagne, Hugo me donne un autre éclairage sur sa vision de l’Inde. Bien sûr, les rapports sont compliqués avec les habitants. Mais il voit aussi le pays comme un endroit féerique, dont la violence et le vol sont quasiment bannis, du moins à la campagne – il laisse toujours ses clés sur sa moto –, et où la vie des animaux est respectée. Il est vrai que l’immense majorité des Indiens est végétarienne, même si cela évolue doucement. La péninsule où nous nous trouvons prend des allures de jardin merveilleux à l’occasion des fêtes religieuses quasi quotidiennes et de leur cortège de bougies, guirlandes de lumières, dessins géométriques multicolores, tentures sur les temples et statues des dieux que l’on habille et promène… Enfin, bien sûr, il y a les femmes aux saris flamboyants, aux kilomètres de bracelets à chaque bras et aux fleurs dans les cheveux.





Kagal, le 10 décembre

Les vaches et les buffles indiens, selon Henri Michaux
Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage d’ « Un barbare en Asie » de Michaux, dont je partage volontiers le point de vue sur les rapports entre les Indiens et les vaches :
« Ils ont fait alliance avec la vache, mais la vache ne veut rien savoir. Il y a des vaches partout dans Calcutta. Elles traversent les rues, s’étalent de tout leur long sur un trottoir qui devient inutilisable, fientent devant l’auto du Vice-roi, inspectent les magasins, menacent l’ascenseur, s’installent sur le palier, et si l’Hindou était broutable, nul doute qu’il serait brouté. Quant à son indifférence vis-à-vis du monde extérieur, là encore elle est supérieure à celle de l’Hindou. Visiblement, elle ne cherche pas d’explication ni de vérité dans le monde extérieur. Maya tout cela. Maya, ce monde. Et si elle mange ne fût-ce qu’une touffe d’herbe, il lui faut plus de sept heures pour le méditer. »




Un peu plus loin, Michaux évoque aussi joliment les buffles, dont le caractère n’est pas très éloigné de celui de la vache…
« Inutile de dire que le buffle d’eau est lent. Le buffle d’eau désire se coucher dans la boue. En dehors de cela, il n’est pas intéressé. Et si vous l’attelez, fût-ce dans Calcutta, il n’ira pas vite, oh ! non, et passant de temps à autre sa langue couleur de suie entre ses dents, il regardera la ville comme quelqu’un qui s’y sent fourvoyé. »



En même temps, par souci d'honnêteté intellectuelle, je me dois de montrer aussi cette photo de deux boeufs au travail.



Encore que l'un d'eux se soit tranquillement couché devant le soc de la charrue quelques instants plus tard...

Kagal, le 12 décembre

Négociations autour d’une moto
Instruit par mon expérience du Ladakh l’an dernier, j’ai en projet d’acheter une Royal Enfield, la légendaire moto de Steve Mac Queen dans La grande évasion, de Che Guevara pendant ses campagnes sud-américaines et de Lawrence d’Arabie sur les routes anglaises... Je me vois déjà au guidon de cette petite merveille tout droit sortie des années quarante, traçant ma route au milieu des rizières et des temples. Le maire de Kagal vend la sienne, qui est splendide. Mais il me la joue à l’indienne, fait traîner, ne vient pas au rendez-vous. Après une semaine d’attente, il m’annonce que sa moto est chez un ami et qu’elle ne rentrera que dans trois jours. Je décide donc de partir faire un tour dans le coin du village voisin de Gokarna en attendant son retour.

Gokarna (Karnataka), le 13 décembre

Une ville en cours de saccage
Gokarna est un lieu de pèlerinage commun aux Indiens et aux hippies. On y trouve un lingam de Shiva, le symbole vénéré de son pénis, un petit lac sacré, des ruelles aux jolies maisons traditionnelles et de nombreux temples. Mais le village est en train de changer avec l’aménagement de la rue principale. Tout bonnement, les Indiens l’agrandissent en détruisant les bâtisses séculaires pour les remplacer par du neuf. Ce n’est pas le premier endroit de la région que je vois lancé dans de tels chambardements. Le sud du pays avance et s’enrichit à vue d’oeil, mais le patrimoine en prend un sacré coup. En attendant que la cité soit totalement défigurée, on croise encore au côté des brahmanes de vieux babas à barbe blanche et de jeunes travellers à dreadlocks et colliers de boules de bois. Ces derniers sont également disséminés tout le long de la côte en descendant vers les quatre plages qui se succèdent vers le sud. En deux heures, on atteint Kubili Beach, déjà un peu construite, la grande Om Beach où les amateurs de yoga saluent le soleil chaque matin, la toute petite et sauvage Half Moon Beach et enfin, la plus belle et la plus sulfureuse pour les prudes Indiens, Paradise Beach. C’est là que je m’installe.




Paradise Beach, le 17 décembre

Footballeurs nudistes
La plage, une crique adossée à flanc de colline, mérite bien son nom. A mon arrivée, une poignée d’éphèbes à dreadlocks joue au football devant des naïades aux seins nus alanguies sur le sable. Un peu timide, je me mets dans l’équipe des maillots de bain, mais nous nous faisons étriller par les nudistes, emmenés par un Anglais qui s’est fait tatouer un magnifique bosquet de champignons hallucinogènes sur le flanc. Dans un coin, deux Indiens font semblant de téléphoner pour prendre en photo la poitrine d’une fille, qui proteste énergiquement. A la fin du match, je me baigne dans une eau qui doit osciller entre 27 et 28°, pose mes affaires dans une hutte face à la mer, avant de passer au restaurant me faire servir un mémorable dali au poulet devant le coucher de soleil… Rapidement, je fais connaissance avec les pensionnaires de cette colonie de vacances cosmopolite. Quelques uns sortent d’un stage de méditation, où ils sont restés dix jours sans manger de viande, boire d’alcool, fumer de cigarettes ni même parler. Mes voisins, deux Malais et un Allemand, arrivent de trois mois de yoga à Richikesh et se préparent à remettre ça. Le lendemain, l’un des Malais a la gentillesse de me masser pendant une heure et demie avec son huile ayurvédique, s’attachant à dénouer patiemment chacun de mes points de tension. De temps en temps, il affirme qu’il tombe sur une zone gazeuse due à ma surconsommation de viande et d’alcool, et je l’entends roter ce qui serait mes propres gaz. Je ne me défends pas, soucieux de ne pas le déconcentrer.




Petite culotte blanche
Chaque après-midi, la petite bande se retrouve sur la plage pour parler bracelets de perles, comparer ses tatouages et enfiler des coquillages percés sur ses dreadlocks. Certains se sentent tellement bien sur cette plage qu’ils n’en ont pas bougé depuis plus d’un mois. Le soir, tout n’est qu’amour et félicité lorsqu’autour du feu, l’assemblée déshabillée se prend les mains pour une minute d’harmonie universelle. Alors qu’une étoile filante traverse le ciel, un Brésilien extatique sous sa couronne de cheveux bouclés assure que tous ses vœux sont déjà exaucés. Mais il n’empêche que ça manoeuvre sec pour se rapprocher de la belle Anglaise qui retire son soutien-gorge en peau de bête et de la blonde teenager américaine qui brandit en rougissant sa petite culotte blanche.



Le sourire de la Lune
Djamel, guitariste émérite et boute-en-train officiel de la troupe, est prêt à aller très loin pour se ménager les faveurs des jolies Israéliennes, comme répéter à tous vents qu’il s’appèle Elie et chanter gaillardement « Evenu Shalom Balerem ». Sa tactique pourtant astucieuse rencontre un accueil mitigé, mais il se rabat avec succès sur une Irlandaise ivre morte quoiqu’aux réactions imprévisibles, avant de se casser les dents le lendemain sur une Québécoise dépressive. Au-dessus de nos têtes, la Lune naissante nous contemple en arborant son curieux sourire narquois des tropiques. Je rigole bien moi aussi, mais au bout d’un moment cette ambiance de Loft sous les cocotiers commence à me lasser. Il est temps d’aller voir ailleurs.



Kagal, le 18 décembre

Marchandage
Je reviens à Kagal pour acheter cette satanée moto avant de prendre la route. Rendez-vous est pris avec le maire, qui me la laisse pour essai une après-midi. Le moteur vrombit, sur ma splendide 350 cc vintage je suis fier comme un paon. Mais moins d’un kilomètre plus loin, le boîtier de la batterie s’ouvre et tout se casse la figure. Hugo m’aide à remettre les fils qui tenaient miraculeusement grâce à du scotch. En repartant vers l’épicerie où doit s’effectuer l’achat, c’est l’embrayage qui lâche et je dois pousser sur les 200 derniers mètres. En tout, il faut changer le système électrique et l’embrayage, réparer le compteur, la poignée d’accélération, la fuite de la fourche, les feux des freins, le klaxon, le phare avant… Je m’accroche quand même, après tout elle n’a que trois ans et son moteur est en bon état.
J’ai emmené 35 000 roupies (550 euros), c’est un peu plus que la cote mais les Indiens vendent toujours au dessus du marché aux Occidentaux et leur rachètent en dessous. L’objectif est de ne pas perdre plus du tiers de la mise à la revente dans deux mois. En gros, je peux en espérer entre 20 et 25 000 si tout se passe bien. Mais mon vendeur me prend pour un Américain et il refuse de descendre en dessous de 42 5000, d’autant que ses amis sont tous là à suivre la négociation. Il se marre, fait semblant de ne pas comprendre mes réserves, minore les réparations nécessaires, invoque sa mère qui ne veut pas qu’il vende… En fait, il ne semble pas avoir assez envie de s’en défaire pour accepter un prix décent. Déçu et un peu exaspéré, je finis par reprendre la liasse que j’avais posée sur la table et repars vers le Land. Dis jours que j’attends pour en arriver là... Juan et Hugo, mes conseillers sur ce coup, me disent que j’ai des chances de trouver une meilleure occasion chez des garagistes sikhs de Mapusa, dans l’état de Goa où je pars demain pour faire un article sur les dernières raves sous les cocotiers.

2 - Les raves de Goa

Anjuna (Goa), le 21 décembre

Antoine le motard
Ca y est, j'ai ma moto ! Sonny et Bunny, les deux Sikhs, me louent une magnifique Enfield noire de 1998. Elle a beau être moins récente que celle du maire de Kagal, elle est en parfait état de marche. Elle est aussi plus puissante, avec ses 500 cc. Pour que je puisse faire la route dans les meilleures conditions, ils me l'equipent d'un protège-moteur, un porte-bagages et un deuxième rétroviseur. Elle me coûte 12 000 roupies pour deux mois (moins de 200 euros) et je n’ai donc pas à me soucier de la revente. Bref, c’est la fête.



Par contre, l’apprentissage est un peu difficile, surtout le démarrage. J’ai du mal à comprendre comment on fait remonter le piston, avant de donner le bon coup de kick, long et appuyé. Au début, l’opération me prend systématiquement cinq à dix bonnes minutes et je me prends quelques retours cuisants dans la plante du pied. Souvent, ce sont des Indiens compatissants et rigolards qui finissent par me la démarrer. Mais une fois sur la route, plus personne ne sait comment j’en suis arrivé là et je me la raconte bien, le regard fier et le dos bien droit sur ma bécane vintage qui fait vrrlap vrrlap vrrlap entre mes cuisses… Les premiers jours, je vais tout doucement pour ne pas risquer d’embardée irrattrapable, mais cela passe totalement inaperçu car les Indiens ne semblent jamais dépasser les 50 km/h.

Chapora (Goa), le 24 décembre

Goa, terre de raves

Me voici donc sur la terre mythique des tranceux. Ce petit état indien a même donné son nom à la branche principale de ce genre de techno énergique, planant et mélodique: la trance goa. Avant de quitter la France, j’ai lu que le gouvernement local met tout en oeuvre depuis plusieurs années pour mettre fin aux fêtes qui s’enchaînaient quasiment tous les jours sur les plages et dans la jungle. Je viens pour écrire un article sur ce qui reste de cette scène, raconter son histoire en la reliant à ses origines hippies et essayer de comprendre ce qui a mal tourné, pour quelle raison les autorités sont si acharnées à sa perte (l'article est en ligne à la fin du blog).

Sur la piste des tranceux
Je sais juste que les deux plages mythiques des ravers sont celles des villages d’Anjuna et de Vagator, dans le nord de l’état. Je commence par me rendre au grand marché du mercredi d’Anjuna, où le parrain d’Hugo vend de l’artisanat asiatique. Curieusement, je le trouve assez facilement au milieu de cet invraisemblable bazar d’étoffes kashmiris, de statuettes népalaises, de sacs rajasthanis et de jus de fruits goanais.





Vieux hippie
Il n’a pas l’air très concerné par la techno, mais il me conseille de faire un tour le midi chez Jo Banana, un restaurant qui rassemble les vieux hippies du coin, dont Eddie 8 Finger, le plus ancien d’entre eux du haut de ses quatre-vingt-quatre ans. Dont acte. A midi pétante, je vois débarquer un vieux monsieur en chemise à fleurs équipé d’un sonotone. Il me raconte gentiment son arrivée en 64, lorsque la région n’abritait pas plus d’une vingtaine de travellers chevelus. Si le spot est vite devenu mythique, c’est en grande partie parce que les Indiens avaient l’habitude des Portugais et savaient recevoir. Il me parle de la liberté dont tout le monde rêvait en Occident et qui avait cours ici : vivre avec trois sous, dormir à la belle étoile, jouer de la musique, paresser nu toute la journée, prendre des drogues, pratiquer l’amour libre… Je le trouve trop mignon, ce vieux hippie facétieux qui a l’âge d’être mon grand-père. A la fin du repas, comme on m’a dit qu’il ne touche pas de retraite, je lui propose de régler son repas, mais il me répond que quelqu’un s’en est déjà occupé. J’apprendrai un peu plus tard qu’il a nourri pendant des années les junkies qui se laissaient mourir et, qu’en retour, les anciens de Goa lui assurent sa subsistance. En attendant, je n’ai pas appris grand chose sur la trance, en dehors du fait qu’Eddie adore ça.

Anjuna la déchue
La plage d’Anjuna, en face de laquelle j’ai pris pension, n’a plus grand chose à voir avec celle de l’âge d’or évoqué par Eddie. Ni même avec celle des fameuses raves qui motivent mon passage. Aujourd’hui, la mince bande de sable bordée de cocotiers est prise d’assaut par un mélange d’Anglaises avachies sous les parasols Coca-Cola, de Russes en slip de bain qui se lancent des frisbees, de vieux freaks tatoués assis en yogi dans leur string ficelle et d’Indiens tout gênés dans les vagues par leur pantalon et leur sari. Ce n’est pas encore l’internationale des Bidochon, mais on y arrive doucement. La faune a si peu d'intérêt que je me rabats sur un oiseau autrement plus amusant, qui croit marcher discrètement.





Le jeudi et le dimanche, toutefois, l’un des bars de la plage, le Currley’s, programme de la trance de 17h à 22h. Les danseurs s’y défoulent gentiment face au coucher du soleil, fort joli ma foi.



La nuit, la plage change de propriétaire. Alors que je rentre au clair de Lune, je me fais courser par une dizaine de chiens et je ne dois le salut de mes mollets qu’à une prompte retraite protégée par une tige de bambou que j’avais eu la présence d’esprit de prendre avec moi. Je glane quelques infos au Paradiso, la plus grosse boîte locale. Un barman m’explique qu’on n’y joue plus de trance depuis l’année dernière, mais que je ferais bien d’interroger deux DJ indiens, les Dragonboyz, qui y étaient résidents pendant cinq ans. Je vais directement les voir dans leur maison près de la station-service. Ils m’expliquent que la scène est morte, car il est maintenant interdit de faire de la musique après 22h. Ils ajoutent que même dans les clubs, la trance est illégale, ce qui me laisse dubitatif. Puis ils me renvoient vers Chapora, un village voisin de Vagator, où se trouve le label Disco Valley tenu par Teo, un Grec.



Les fossiles de Chapora
C’est l’endroit que je cherchais. Toute la journée, les plus beaux fossiles de la trance goanaise y ronchonnent sur la fin des « parties » en enchaînant les chiloms à un rythme spectaculaire. Pour huit à dix personnes, comptez en permanence trois chiloms en circulation et trois en préparation.



En plus de quelques allumés persuadés que les autorités ne tolèrent pas la liberté procurée par les substances psychotropes, vieux refrain paranoïaque qui circule dans les raves depuis toujours, j’y rencontre quelques personnages censés, dont Teo, qui me donnent des infos intéressantes sur l’histoire des fêtes à Goa, la musique, la corruption de la police, les raisons de la répression... Faute de rencontrer Goa Gil, le DJ emblématique de la région, qui est en Afrique jusqu’au printemps, je trouve sur le Net une intéressante interview de lui sur la genèse de la trance goa. On me copie aussi un documentaire instructif intitulé « The last hippie standing », où le premier ministre de Goa indique clairement qu’il veut chasser les freaks car il souhaite développer un tourisme traditionnel plus pourvoyeur de devises. Histoire de poser mes questions directement aux intéressés, j’appelle le porte-parole du gouvernement et le chef de la police. Mais pour que mon aperçu de la scène soit complet, il me faut maintenant faire la fête... Je me prépare donc à passer à la before du Nine Bar de Vagator le 23 décembre et le lendemain pour Noël au Hilltop, où se tient l’une des deux seules fêtes autorisées de l’année, avec celle du Nouvel An.
Mais avant de vous raconter ça, je vous montre le truc qui est sorti des toilettes, ou plutôt qui a fait un petit saut de coté en gardant sa place au frais, lorsque j'ai tiré la chasse...



Pendant que j'y suis, je vous mets aussi la porte de la laverie...



Chercher le garcon
Imaginez-vous un grand dancefloor surplombant une plage magnifique, droit dans l’alignement du soleil couchant. En plus, le sound system est excellent. D'accord, sur la photo, ca rend bizarre car je l'ai prise quand il n'y avait personne, mais j'ai du me presser avant que le soleil ne se couche.



Je fais volontiers le malin avec les histoires de fumette, mais en réalité je suis un petit joueur. Les joints trop chargés m’ont flingué tellement de soirées que je me méfie. Mais bon, sur ce grand dancefloor surplombant une plage magnifique, je me sens de me lâcher. Ce soir, c’est Teo qui mixe et, bien que je ne sois pas très amateur de trance, genre un peu pompier à mon goût, je prends mon pied. C’est lourd, carré, mental, austère et sombre, très techno et en même temps très fluide, vraiment sympa. Du coup, quand un chilom passe devant moi, je me dis que ça va me permettre de rentrer plus profondément dans le son et je remplis confortablement mes poumons. Grave erreur. Je ne passe même pas par la phase euphorique, deux minutes plus tard je suis complètement perdu. La musique va trop vite, impossible de suivre. Bientôt je me suis incapable de coller au rythme, serait-ce en tapant du pied par terre. Même sans bouger, je ne sais pas quelle position adopter. Je n’ose pas aller m’asseoir non plus, j’aurais trop peur que quelqu’un m’adresse la parole. Je reste planté sur place, empêtré dans ma gêne. Je sais que ça va finir par passer, je respire bien fort, mais pour le moment, vraiment, ça ne passe pas. Autour de moi, tout le monde danse, j’essaie de me faire discret, invisible. Au bout d’une bonne heure, je me sens un petit peu mieux et je parviens enfin à me poser dans un coin. C’est le moment que choisit une grande jeune femme bronzée en robe blanche pour s’asseoir à côté de moi.

Me montrer des trucs
Elle est Indienne, me raconte dans un anglais approximatif des histoires que je ne comprends pas. Au bout d’un moment, je réalise qu’elle voudrait que je lui prête cinq cents roupies en attendant une rentrée d’argent. Elle serait bien partante aussi pour que je la dépose chez elle après la soirée. Si ça me tente, elle pourra me montrer des trucs… J’ai un peu de mal à saisir, alors elle prend un air entendu. Non, mais elle est en train de me racoler ou quoi !? Je ne sais pas quoi dire, toujours aux prises avec mon cerveau enfumé. Bêtement, je ne veux pas la vexer, alors je cherche à gagner du temps, je lui dis qu’il faut que je réfléchisse. Finalement, la musique s’arrête, elle m’escorte jusqu’au parking. J’essaie de lui expliquer que je veux bien faire un crochet par chez elle sans m’arrêter, mais je n’ai pas l’impression qu’elle comprenne. Alors je lui donne ce que j’ai, cent roupies, en espérant la décramponner. Sans succès. Une fois installé avec elle sur la moto, je réalise que je serais bien incapable de ramener qui que ce soit, moi y compris. Nous montons dans un taxi et je la plante devant sa porte malgré ses protestations, sous l’œil scandalisé du chauffeur qui n’en revient pas que j’ai pu laisser une occasion de tirer un coup. Demain, c’est sûr, pas de chilom à la rave de Noël.

Chapora, le 27 décembre

Joyeux Noël !
Aujourd’hui, c’est la veillée de Noël. Une crèche toute mignonne a été installée devant la chapelle de Chapora, les enfants du village sont coiffés de chapeaux rouges à ponpon blanc et les amis s’embrassent en se souhaitant un joyeux Noël.



J’envoie un mail à ma famille que je sais réunie. J’imagine les ruses de mon beau-frère pour échapper à la messe, l’excitation de ma petite-nièce devant ses cadeaux. Je me sens un peu seul. Quelques heures plus tôt, deux Anglais arrivant de leur île natale en stop (www.nickandmaggie.com) me disaient à quel point ils considéraient que les travellers de Goa ont beau avoir l’air cool, en fait c’est chacun pour soi, la seule chose qui compte c’est de faire la fête et de s’envoyer un maximum de défonce. Ils avaient justement évoqué le cas d’un jeune type aux pieds nus juste vêtu d’un jean noir de crasse, l’air complètement perché à triturer son collier pendant des heures, sans que cela ne gêne personne si ce n’est les commerçants qui lui disent de dégager. Comme celui-ci passe à côté de moi, je suis pris d’une brusque bouffée d’empathie. Je lui demande si tout va bien et, surprise, il répond, semble à peu prêt net. Il me dit qu’il a faim, qu’il n’a rien mangé de la journée. Je lui offre un sandwich, il est ravi. En mâchant, il me raconte qu’il s’appelle Alexander, qu’il est Russe, qu’il est en Inde depuis onze mois, qu’il a perdu son sac avec toutes ses affaires et son argent, et qu’il cherche du travail. En attendant, je lui propose déjà de prendre une douche dans ma guesthouse et, comme il n’arrête pas de tousser, je lui achète une jolie couverture un peu douce pour qu’il n’ait pas froid la nuit. Il est tout content. Ca fait un peu cliché cette histoire de Noël, mais au moment où tous ces gens s’embrassent à côté de nous sans nous voir, ça me fait du bien de partager ce petit moment de chaleur. Deux jours plus tard, je le croiserai à nouveau. Il me reconnaîtra et me sourira, me montrant la couverture qu’il n’a pas perdue, arrangée sur sa tête comme un chèche pour le protéger du soleil.

Rave et cocotiers fluo
Dans Chapora, la soirée avance et la rue bourdonne d’un va-et-vient incessant de gens surexcités en scooters. A minuit, l'ambiance monte encore d'un cran lorsque des feux d’artifices sont tirés au-dessus des cocotiers.



Vers trois heures, tout le monde prend la direction du Hilltop, à deux kilomètres de là. Pas fou, cette fois je monte dans un taxi. Teo, qui joue en fin de nuit, fait passer tout le monde avec lui. Sinon, nous aurions dû débourser 1500 roupies (25 euros). Un prix à peu près normal pour la France, mais en Inde on dîne bien pour 50 roupies... Le site est joli. Ce n’est pas la jungle, mais un grand espace en extérieur entouré de murs et sécurisé par une quarantaine d’agents en blouson jaune. Le dancefloor, assez vaste, est jalonné de cocotiers peints en fluo et encadré par des tentures psychédéliques. Sur les côtés, des chai mama ont installé des nattes sur lesquelles on peut s’asseoir pour discuter, boire un thé ou manger un fruit. A notre arrivée, les Indiens en chemise disco pailletée et lunettes de soleil couvrantes représentent la moitié des 2000 personnes présentes, donnant à la soirée une surprenante touche Bollywood. Mais au petit matin, ils laissent la place aux habitués, dont beaucoup sortent du lit. Les garçons sont magnifiques, torses nus ornés de savants tatouages ésotériques, leurs dreadlocks rehaussées de fils de couleurs voltigeant dans la lumière rasante. Certains suivent la musique avec un grand bâton, le faisant tourner indéfiniment sur leurs bras et leurs épaules. Les danseurs les plus plus acharnés semblent être les Japonais, qui rebondissent comme du caoutchouc devant les enceintes en martelant le sol de leurs pieds nus. Mais ce sont les filles qui impressionnent le plus. Fraîches, souriantes, belles à tomber dans leur jupe fendue, top asymétrique, dos nu et déshabillé de soie aux couleurs éclatantes. Toute la journée, le dancefloor reste aussi glamour et dynamique sans jamais désemplir pendant que le soleil tourne au dessus des têtes. Pas de doute, l’énergie de Goa est toujours là, elle ne demande qu’une occasion pour s’exprimer.











Quinze heures sur le dancefloor
A l’exception de deux Brestois bien sympas avec qui je discute un moment, je ne connais personne. Alors moi aussi, je danse sans presque jamais m’arrêter. Et lorsque vient la fatigue, je pense à ma chance d’être ici, au voyage que je débute, aux aventures qui m’attendent. Alors l’euphorie me gagne et je saute de plus belle dans les nuages de poussière rouge. En tout, je passe presque quinze heures d’affilée sur ce dancefloor, cela faisait bien dix ans que je ne m’étais pas lâché comme ça. En milieu d’après-midi, je réalise que la semelle de mes sandales achetée la semaine précédente s’est mise à bailler et je les retire. Malgré le soleil, la température du sol est tout à fait supportable pour les pieds nus, un employé indien ayant la délicatesse de l’arroser régulièrement. En fin de journée, la musique commence à dégénérer, les mélodies se font de plus en plus mièvres et les breaks de plus en plus fréquents. Le soleil se prépare à se coucher, je me décide à l’imiter.







Après une douche et un petit encas, je termine en beauté ma rave de Noël avec un passage par le cabinet de relaxologie de Chapora. Le masseur m’applique des points de pression sur les pieds, les mollets, les genoux. Lorsqu’il arrive à la tête, je m’endors, mais je suis sûr que mon corps continue d’en profiter. Une demi-heure plus tard, je repars vers mon lit, tout engourdi de sommeil, les muscles un peu moins raides, prêt à basculer dans une longue nuit.

3 - D'une côte à l'autre

Hubli (Karnataka), le 30 décembre

Enfin parti !
J’ai eu ma dose, il est temps de mettre les voiles. Entre le Karnataka et Goa, cela fait un mois que j’enchaîne les stations balnéaires. Je veux partir à l’assaut de l’Inde, la vraie. Pour commencer, direction le site d’Hampi, paraît-il grandiose, à 450 kilomètres au sud-est dans l’intérieur des terres.
Après une après-midi d’embouteillages autour de Margao, la capitale de Goa, je fais étape à Palolem, toujours sur le littoral. Selon Lonely Planet, c’est la plus belle plage de l’état, totalement déserte il y a quelques années mais aujourd’hui garnie de huttes. Je préférerais autant éviter les touristes, mais mieux vaut dormir face à la mer qu’en rase campagne. Effectivement, la plage en arc de Lune bordée de cocotiers sur ses trois ou quatre kilomètres de longueur est idyllique. Elle compte même à son extrémité un petit bar isolé très agréable faisant face à une petite île apparemment vierge, accessible à pied.



Sur les quelques rochers qui la relient à la terre, un pêcheur concurrence les rapaces.



Et sous cette pirogue, quelques chiens profitent de l'ombre pour piquer un somme...



Par contre, ce ne sont pas juste des huttes qui ornent le bord de plage, mais un enchaînement ininterrompu de restaurants, de boutiques, de cybercafés, de bars dansants avec télévisions – encore heureux qu’une loi interdise de construire en dur à moins de 300 mètres de la mer. Le fond sonore est assuré par des hordes de vendeurs à la sauvette qui tentent de placer leurs lunettes, sacoches en cuir et massages variés. A la première heure, je m’empresse de fuir.

Enfin parti ! (2)
Je pourrais difficilement être de meilleure humeur. Je suis sur une jolie route de bord de mer, il fait un temps magnifique, la moto tourne comme un moulin et j’écoute un excellent live de techno (des Wighnomy Brothers à Queen pour ceux que ça intéresse, il est disponible sur le Net). Easy Rider à la mode indienne… Le bakchich de 500 roupies que je dois verser, pour défaut de présentation du permis de conduire, aux flics de Goa qui m’attendent à la sortie de leur état, n’entame pas d’un poil mes bonnes dispositions. Ni d’ailleurs celui que me réclame également la police du Karnataka, trois cents mètres plus loin. Je conduis avec beaucoup de précautions, car les Indiens font n’importe quoi : ils doublent dans les virages, se mettent à trois de front sur la route et ne regardent jamais dans leurs rétroviseurs, souvent réglés pour leur servir de miroir… Mais comme ils ne dépassent jamais les 50 km/h, à condition de bien anticiper ils ne sont pas trop dangereux. Régulièrement, je suis seul sur de grandes lignes droites et je pousse un peu la machine pour voir ce qu’elle a dans le ventre. En gros, je passe de ma vitesse habituelle, environ 50 km/h donc, à 80, voire 90. Malgré tous mes efforts, le 100 semble inaccessible, le type qui a mis 160 sur le compteur devait blaguer. Pendant que je me demande si mon allure serait suffisante pour être admis sur une autoroute française, ma moto se met à faire un bruit un peu trop clair. Je baisse un peu ma vitesse, cela semble s’arranger. Mais au bout de quatre ou cinq kilomètres, clac, le moteur s’arrête brusquement et moi avec.

Vive l’aventure
On m’avait prévenu que les Enfield n’étaient absolument pas fiables. Mais comme le pays est truffé de garages, où les pièces et la main d’oeuvre sont à des prix dérisoires, ce n’est pas censé poser de problème. Je vais pouvoir tester. Déjà, il faut que j’arrive à la prochaine grande ville, Hubli, qui se trouve à une soixantaine de kilomètres. Je lève le bras, il ne se passe pas plus de trois minutes avant qu’un camion ne s’arrête. Quatre garçons d’une vingtaine d’années en descendent. Ils embarquent ma moto et, après que je leur ai payé l’apéro dans une arrière-salle miteuse de bistrot, me déposent gentiment devant un terrain vague abritant un garage.
Le lendemain, j’apprends que c’est le piston qui a pété. J’en ai pour deux ou trois jours d’attente, le temps que la pièce arrive et que le moteur soit remonté. Je pourrai donc être à Hampi pour le réveillon.



Hubli, comme son nom l'indique
Manque de chance, je suis coincé dans le prototype même de la ville au développement anarchique, construite sans aucune préoccupation esthétique. Les bâtiments ne ressemblent à rien, les trottoirs sont défoncés, c’est moche, bruyant, pollué. Je voulais voir l’Inde profonde, j’y suis. J’en profite pour me balader un peu, faire un tour au lac jonché de détritus qui accueille les familles le dimanche, acheter une sacoche et une carte pour mon appareil photo, visiter un temple hindou où un brahman maniéré tente de me fourguer son manuel d’initiation à Krishna. J’essaie quelques restaurants, où je réalise le peu de cas que les Indiens font de leurs garçons de salle. Les balais ont un manche si petit qu’ils doivent se casser en deux pour les utiliser. Quant aux serpillères, elles ne comportent pas de manche du tout, alors ils sont carrément obligés de ramper. Lorsque je ne mange ni ne me promène, j’écris. Et j’attends.



Hampi, le 1er janvier 2008

Bonne année !
Je sais que c’est idiot, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée de passer le réveillon sans marquer le coup. Après m’être cassé le nez sur plusieurs clubs privés d'Hubli, je finis par échouer dans une fête organisée dans une grande cour d’immeuble. Equipé d’un coca et d’une assiette de poulet tandori carbonisé, je me retrouve entouré de deux cents types complètement souls, qui trépignent, hurlent et se bousculent pendant le numéro pathétique d’une danseuse en robe rouge froufrouteuse sur un tube de Britney Spears… J’ai connu de meilleurs réveillons, mais c’est intéressant aussi voir les Indiens se lâcher. Alors qu’un ivrogne se fait expulser à grand coups de tatanes, un père de famille tout ce qu’il y a de correct, mais tenant à peine sur ses jambes, entreprend de me faire la conversation. Il est ingénieur, m’explique que le sanscrit deviendra à plus ou moins long terme la langue de programmation des ordinateurs et que, de toute façon, l’avenir est nucléaire. Je suis tout à fait d’accord avec lui et rentre me coucher, avant qu’il ne m’entreprenne sur la supériorité des missiles sol-sol de l’armée indienne.

Hampi, le 3 janvier

Enfin parti ! (3)
Il est 16h, ma moto est enfin prête. Je sais qu’il vaudrait mieux attendre demain matin pour partir, mais je n’en plus de traîner dans ce trou perdu et je prends quand même la route. Il fera nuit dans deux heures et Hampi est à 200 kilomètres, je peux compter sur deux heures de conduite de nuit. Mon Enfield attend juste que le soleil se couche pour tomber à nouveau en panne… Je pousse les 180 kilos pendant deux kilomètres, le temps d’arriver à un garage, ou plutôt à une cahute grisouille où un adolescent équipé de deux clés à molette et d’un transformateur me regonfle la batterie entre une chêvre et son petit, bientôt rejoints par une douzaine de gosses qui me pressent de tous côtés. Au bout d’une heure, le moteur se remet en marche et le jeune mécanicien se propose de faire un tour pour la tester. Je laisse faire, mais interdis à son ami de monter derrière lui. Ma moto n’est pas un jouet et mes deux sacs avec passeports, ordi et tout le tintouin sont sanglés sur le porte-bagages. Les deux s’éloignent chacun dans un sens opposé… avant de se rejoindre et de disparaître derrière la colline ! Fou de rage et d’inquiétude, j’attends, entouré du groupe de gamins écroulés de rire devant cette bonne blague. Quand la moto réapparaît enfin, je chope le passager qui me regarde en se marrant, l’engueule et le pousse brutalement. Il tombe en arrière, se relève, me saisit le col, nous sommes à deux doigts de nous taper dessus, au milieu d’une mêlée surexcitée qui passe une tête par dessus mon épaule, glisse une main dans ma banane et tripote mes sacs. Dans la cohue, la clé disparaît. Alors que l’ambiance m’est devenue cette fois franchement hostile, une nouvelle demi-heure est nécessaire au mécanicien pour remettre en marche ma machine en court-circuitant son système électrique. Aussitôt fait, je suis expulsé du village sans autre façon.

Ne jamais conduire la nuit
Mais le meilleur est à venir. Au fur et à mesure que la nuit avance, les camions se multiplient jusqu’à se suivre à la queue leu leu sur des kilomètres. Comme j’ai dû retirer mes lunettes de conduite fumées à cause de l’obscurité, je suis continuellement aveuglé par les phares qui émergent d’un épais nuage de poussière et de fumée d’échappement, me rendant incapable de voir les trous qui se multiplient sur la route, souvent plus proche d’une piste en terre. Histoire de corser un peu plus les choses, ces satanés camions ne cessent de se doubler sans se rabattre, m’expédiant systématiquement sur le bas-côté. En fait, les Indiens conduisent comme ils se comportent dans les files d’attente, où ils jouent des coudes pour atteindre l’emplacement convoité. Les priorités ont peu de choses à voir avec celles que nous connaissons en Occident, ici c’est beaucoup plus simple : le plus gros a toujours raison. J’ai la désagréable impression de participer à une course où tous les coups sont permis, heureusement sans que les participants ne dépassent jamais les 50 km/h.





Survient une accalmie dans la circulation et je me détends quelques secondes. C’est alors que surgit au centre de la chaussée un panneau que j’esquive au dernier moment, suivi d’un tas de gravier sur la gauche, puis d’un autre sur la droite. Je récupère de justesse ma trajectoire, le temps de réaliser que la route s’arrête sur un grand trou ! Je freine désespérément, braque, tombe et dérape sur le macadam. Lorsque je m’immobilise enfin, jambe écorchée, pare-moteur tordu et poignée d’accélérateur décrochée, je comprends que je me suis engagé sur une route en travaux. Si la route était devenue plus calme, c’est parce que les camions étaient restés à quelques mètres de là, sur une voie parallèle. Quand je parviens enfin à Hampi, il est trois heures du matin. Onze heures pour deux cents kilomètres de route. Voici la photo du vainqueur.





La beauté d’Hampi
Au réveil, je découvre un petit village somnolent entouré de ruines grandioses, mélange de temples et de monuments royaux.



Il s’agit des restes de Vijayanagar, la capitale d’un royaume déserté brutalement par ses 500 000 habitants au XVI° siècle à la suite d’une invasion, d’où leur exceptionnel état de conservation. Le temple principal, situé au cœur du village, est surmonté par une tour de cinquante mètres de haut. Il héberge un éléphant maquillé comme un brahmane, qui prend les roupies, les donne à son cornac et pose sa trompe sur la tête des gens pour les bénir. Je commence par parcourir les ruines à pied, m’imprégnant de leur majesté, avant de pousser plus loin avec la moto vers temples plus isolés, où les Indiens devisent tranquillement. Le tout baigne dans un paysage lunaire, avec des rochers énormes reposant miraculeusement les uns sur les autres, comme tombés du ciel. C’est d’ailleurs l’explication trouvée par les Indiens, qui représentent leur dieu singe Hanuman en train de porter un morceau de l’Himalaya dans sa main, dont certains morceaux seraient tombés ici.






Hampi, le 4 janvier

Je suis un crétin.
La matinée avait commencé sous de mauvais augures : deux Russes avaient passé un CD de Carla Bruni au petit-déjeuner, j’aurais dû aller me recoucher. Quelques jours après avoir perdu mes clés de moto, je réussis à oublier mon code de carte bleue, je me fais voler mon lecteur mp3 et, pire que tout, je fais tomber mon appareil photo dans l’eau. Il va me falloir aller à Madras pour le faire réparer et, en attendant, je vais devoir emprunter les appareils des gens que je rencontre. Bravo, Antoine.




Hampi, le 8 janvier

L’autre côté de la rivière
Je suis là depuis quatre jours, il est temps de m’en aller. Mais avant de partir, je fais un petit tour de l’autre côté de la rivière, dont on m’a dit le plus grand bien. Devant le spectacle que que je découvre, je reste six jours de plus. Ce sont moins les ruines qui font le charme de cette rive que les rizières et les champs de rochers à perte de vue. C’est le paradis des grimpeurs, que je vois partir tôt le matin avec leur matelas dans le dos pour parer les chutes. Tout autour de nous, des hommes passent la charrue avec leurs bœufs et des femmes repiquent le riz dans des carrés d’eau bordés de palmiers, formant de belles taches de couleurs sur un fond vert presque fluorescent. Un peu plus loin, il y a un lac où je vais me baigner, un temple d’Hanuman peuplé de singes voleurs de bananes, de nouvelles ruines à explorer... Tous les jours, je crois avoir fait le tour et je découvre de nouvelles choses.




Rencontres
Et puis il y a les gens. En marge des guesthouses pourvus de bars musicaux agréables mais presque exclusivement fréquentés par des étudiants d'une vingtaine d'années en uniforme de hippie, je découvre la pension de Manju, où je prends la place qui reste, c’est-à-dire sur le toit. J’y fais la connaissance de gens passionnants, de tous âges et de tous horizons, avec qui j’ai de longues discussions. Il y a un saxophoniste qui joue dans les rochers en solitaire, un yogi quinquagénaire qui fait ses exercices le matin à côté de moi pendant que je me réveille, un charpentier qui m’initie à la varape, ainsi qu'un moniteur d’escalade tout doux et sa copine au naturel désarmant qui me donnent ces photos…





Alors que je me balade, je rencontre sur un gros rocher, en train de contempler le coucher du soleil, deux Autrichiens fous d’escalade d’une gentillesse et d’un tact extraordinaires. Ils voyagent pendant quelques jours avec une jeune Indienne de la région et son enfant, le mari de celle-ci ayant la galanterie de s’occuper du reste de la famille en attendant son retour. Nous passons une soirée extraordinaire à parler de tout et de rien, et découvrons en sortant de table qu’il est DJ et que nous partageons les mêmes goûts, ce qui nous emmène encore bien plus tard dans la nuit. Si vous passez en Autriche au printemps, il organise chaque année un festival de techno qui semble valoir le coup (www.springfestival.at). Quelques jours plus tard, je me retrouve autour d’un feu à parler de Dieu jusqu’au matin avec des chrétiens, un hindou, un musulman converti au boudhisme, un juif et quelques agnostiques. Le pied.




Hampi, le 9 janvier

Un singe dans mon lit
Le lendemain soir, alors que je rentre bien bourré sur mon toit et que j’installe ma moustiquaire et mon matelas à tâtons, j’entends un grognement. C’est un gros singe qui s’est assis sur mon lit... Pas rassuré du tout, je lui donne les quatre bananes qui traînent dans mon sac, espérant qu’il me laisse en paix. Ils les mange, me montrant au passage ses énormes canines, mais ne bouge pas de mon lit. Je finis par le lui abandonner avec toutes mes affaires et descends dormir sur les coussins du restaurant. Le lendemain, j’apprends que c’est un vieux singe très doux. On me raconte qu’un garçon d’une guesthouse voisine a établi le contact avec lui, l’a pris dans ses bras, qu’ils se sont fait des papouilles et que le singe a fini par s’endormir sur ses genoux. Hampi est magique.



Hampi, le 10 janvier

Les danseurs de bûto
Une nuit, je suis réveillé par un bruit à côté de mon lit. J’entrouvre les yeux et discerne, dans la pénombre, sept personnes habillées en blanc qui petit-déjeunent en silence autour d’une chandelle. Je me rendors, pas complètement certain de ne pas avoir rêvé. Je fais leur connaissance un peu plus tard. C’est un groupe de performers venus travailler pendant six semaines à Hampi. Jongleurs professionnels pour quatre d’entre eux, ils s’essaient à intégrer leur technique au bûto, une danse japonaise qu’ils me décrivent comme « une danse de libération par le corps ». Il y a quelques années, j’en avais vu un spectacle donné par la troupe Sankai Juku au Théâtre du Châtelet à Paris. Le bûto était présenté à l’époque comme une danse vouée à exorciser le souvenir d’Hiroshima et Nagasaki. Les danseurs d’Hampi ajoutent que ses références traditionnelles très obscures ont été fixées en réaction à l’occupation américaine et à l’acculturation qui l’a suivie, mais ils assurent également qu’il s’agit d’une danse qui permet d’exprimer toutes les émotions, y compris la joie. Sa forme, très libre, va à l’encontre de la codification très strictes des danses japonaises, ce qui a suscité l’éclosion d’une multitude d’écoles différentes. Comme me l’explique en souriant l’un des danseurs, « un danseur de bûto, c’est comme un punk, si tu le reconnais, c’est que ce n’en est pas un »… L’intégration du jonglage à cette danse est un travail de longue haleine. Ils me parlent de « sortir de l’autisme du jongleur », d’ « utiliser les balles et les massues comme des extensions de leur corps », de « prolonger la danse là-haut, à plusieurs mètres de hauteur ». Leur projet avance, mais cela n’a pas l’air évident (www.jonglorsion.com et www.martinealaplage.info).

Chaque jour, la troupe part avant l’aube pour danser et jongler dans les rochers, au milieu des rizières, ou encore à l’entrée d’un village qui s’éveille. Aux habitants désorientés, la pratique est présentée comme de l’« utcha yoga », du « yoga fou ». Un matin, je me réveille avec eux. En silence également, nous petit-déjeunons, marchons au milieu des rochers, traversons la rivière sur un petit bateau et parvenons au centre de sept collines espacées de quatre ou cinq cents mètres les uns des autres. Chacun monte danser sur l’une d’elle, se hissant sur le temple qui surmonte la plupart des sommets. Je suis en compagnie d’une fille qui improvise pendant deux heures avec beaucoup de grâce au son de la nature, jonglant par intermittence avec les pieds, face aux six silhouettes qui se découpent sur les reliefs au loin, dans la brume illuminée par le soleil levant.





Accident
Lorsque nous retrouvons les autres, le meneur de la troupe est en train de se tordre dans une caverne. Il agrippe les parois, grimace, se fige, jette ses bras en roulant dans la poussière… Nous parcourons ensuite des ruines et ils se remettent soudain à danser tous ensemble sur un immense escalier très large. Cette fois, ils explosent dans tous les sens, s’agrippent aux marches, sautent sur place, improvisent sans logique apparente sous les yeux des touristes et des Indiens stupéfaits. Mais les choses se gâtent soudainement lorsque l’un des danseurs se suspend à un bloc de granit qui lui tombe dessus, lui enfonçant une côte. Il reste allongé de longues minutes en suffoquant au milieu de la troupe bouleversée, dans l’attente d’une ambulance qui n’arrive pas. Finalement, nous lui trouvons un taxi et il part à l’hôpital où est diagnostiquée une hémorragie interne sans gravité, l’obligeant tout de même à garder la chambre pendant une semaine.

Un petit Indien
L’après-midi, je me remets de mes émotions avec l’ami du singe, en fait un sculpteur, et un musicien réunionnais, qui accompagnent les danseurs pendant leur projet. Nous nous rendons dans une portion de la rivière encombrée de blocs spectaculairement creusés, arrondis, polis par l’érosion, qui forment des successions de jacuzzis où nous passons l’après-midi à jouer avec un petit Indien nu comme un vers, que nous faisons sauter au dessus des rochers avant de le tremper dans l’eau. Il ne cesse de rire aux éclats, de se jeter à nos cous pour nous embrasser. Après les émotions de la matinée, j’ai l’impression de me retrouver au paradis. Etrange journée.



Guntakal, le 12 janvier

Une nuit au temple
Après dix jours, il me faut bien partir d’Hampi. Comme toujours, et plus encore que d’habitude, j’ai du mal à m’arracher. Du coup, la nuit me surprend en pleine campagne et je m’arrête dormir dans un temple, où l’on m’invite à assister à la puja, la prière. En présence de la moitié du village, les brahmanes torse nu et peinturlurés honorent le gourou à l’origine du temple, un yogi qui s’y est fait enterrer vivant il y a cent cinquante ans.
Lorsqu’ils ont terminé de chanter ses louanges et de couvrir sa statue de lourds colliers de fleurs, tout le monde braque les yeux sur moi. Je suis le premier étranger à dormir dans ce temple. On me demande de prendre le tambour ou de chanter, mais rien ne me vient à part cette bonne chrétienne de Fanchon, alors je décline l’invitation. Une fille d’une quinzaine d’années m’apostrophe à partir des rangs féminins pour me demander, au nom de tous, de me présenter. S’ensuit une conversation surréaliste par dessus les fidèles, où je parle de mon pays, du froid qu’il y fait en ce moment, de ce que j’aime en Inde. J’évoque les couleurs, la vie dans les rues, l’accueil des gens, tout cela accompagné par le discret murmure des traductions. Puis vient l’heure de chanter. Tout le monde s’y met, accompagné de tablas et de petites cymbales, je suis vivement encouragé à participer en battant des mains. Cela dure une heure. Par moments, j’ai de petits flashes de bonheur. Je suis là où je voulais être, à vivre exactement ce que j’espérais, au milieu de ces gens qui m’acceptent si gentiment et si naturellement. Enfin, je suis invité à empoigner une corde avec les fidèles afin de balancer à l’unisson une sorte de palanquin sur lequel trône un portrait du gourou. Je suis un peu dubitatif, mais après tout pourquoi pas. En tout cas, ce n’est pas le moment de rigoler. Le brahmane distribue à tous de l’eau bénite, que je bois en espérant bien fort que mon estomac tiendra le coup, puis il me tend un récipient de poudre blanche afin que je me fasse un point entre les yeux. Enfin, nous passons au réfectoire pour le repas offert par le temple. Deux grandes rangées d’une cinquantaine de personnes se font face, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Je rentre me coucher, ravi, sans me douter qu’une autre expérience religieuse tout aussi forte m’attend le lendemain.








Puthaparti (Andhra Pradesh), le 15 janvier

24h dans une secte
A peine ai-je repris la route qu’un grave problème de pompe à huile se déclare sur ma moto. Dans la ville d’Anantapur, j’apprends que deux jours de réparation seront nécessaires. Je décide d’en profiter pour visiter l’ashram de Sai Baba à Puthaparti, à trois heures de bus. A mon arrivée, je suis pris en main par un impressionnant service d’accueil en costume blanc et foulard bleu. Ces petits matelots bronzés et moustachus informent, dirigent et disciplinent une foule de plusieurs milliers de fidèles en pyjamas blancs qui se pressent dans cette petite ville. Les deux tiers sont indiens, le troisième tiers vient d’Amérique du sud, d’Europe de l’est et d’Extrême Orient. J’arrive au moment du « darshan », sorte de messe dite deux fois par jour et retransmise dans tout l’ashram par haut-parleurs. Le gourou de 82 ans, immanquable avec sa coupe afro et sa grande robe rouge au milieu de l’assemblée immaculée de trois ou quatre mille personnes, est assis sur un énorme fauteuil roulant. Il n’esquisse pas un mouvement, n’ouvre pas la bouche, ni pendant les chants, ni pendant les sermons. On me chuchote qu’il n’a pas parlé depuis six mois, réservant sa précieuse salive aux occasions les plus solennelles.

Dieu incarné
A sa vue, les gens tombent en pâmoison, joignent les mains, se prosternent comme s’il était Dieu incarné. D’ailleurs, c’est ce qu’il est. Le soir, un Danois d’une cinquantaine d’années à la mine pourtant sérieuse m’explique sans la moindre pointe d’humour que c’est Sai Baba qui a envoyé Jésus sur Terre. Dans un coin de l’ashram, on trouve justement sa statue entourée de celle du Messie, mais aussi de Bouddha, Krishna, Zaratoustra… Tout s’éclaire, c’était donc Lui qui était derrière toutes ces histoires de religions ! J’hallucine complètement. Mais le plus flippant, c’est qu’apparemment je suis le seul à ne pas Lui confier aveuglément mon salut, comme l’exigent des panneaux à tous les coins de rue. C’est peut-être moi qui devient fou. Peut-être que moi aussi, je devrais débarquer en pyjama blanc au réfectoire et réciter ma prière à Sai Baba d’un air inspiré, conclure par un triple shanti avant d’avaler mon steak végétarien et de regagner le dortoir pour m’absorber dans Ses saints écrits, au milieu des fidèles ventripotents kazakhs et russes, qui se massent avec de grandes claques sur les fesses dans une ambiance de caserne de l’armée rouge. A mon arrivée, j’ai voulu passer inaperçu et je me suis fait enregistrer comme musicien plutôt que comme journaliste, mais la nuit je rêve que je suis démasqué et que l’ashram tout entier se lance à ma poursuite. Au réveil, je ne me détends pas davantage en lisant sur Internet que Sa Sainteté tripote volontiers ses jeunes fidèles masculins. Je sors en ville, esquive les boutiques gavées de Sai Babaseries et trouve enfin du répit dans un restaurant népalais aux paisibles drapeaux boudhistes… jusqu’à ce que je repère Son portrait sur la caisse enregistreuse ! A nouveau sur les nerfs, je gagne la gare et grimpe dans le premier bus, où je respire enfin au milieu de l’habituelle foule d’Indiens. Je reprends mes esprits, ouvre l’ordinateur et commence à écrire ces lignes. Derrière moi, un homme entonne des prières à Sai Baba, aussitôt repris par tous les passagers. Au secours.



Madanapalle (Andhra Pradesh), le 16 janvier
Apparemment, il ne doit pas y avoir beaucoup de touristes dans la région que je traverse. Plus encore qu’ailleurs, les gens que je croise sur la route appellent me montrent du doigt à leurs voisins d’un air ébahi, me font des grand signes, des appels de phare, me klaxonnent. C’est au point que je me demande régulièrement s’il n’y aurait pas un problème sur ma moto, mais non c’est juste qu’ils hallucinent de voir un Occidental. Quand je m’arrête pour consulter la carte, tout le monde me regarde du coin de l’œil il se trouve toujours un petit groupe de curieux qui vient me voir, veut savoir de quel pays je viens, pourquoi je suis là, où je vais, quel âge j’ai et surtout si je suis marié, avant de répéter ces infos à toute la rue qui en fera des gorges chaudes.
- Hé, c’est un Français de 34 ans qui va vers Pondichéry !
- Non, c ‘est pas vrai!?
- Si si, je t’assure. Et tu vas pas me croire, il n’est pas encore marié !
- Mais c’est complètement fou!!
Et ainsi de suite. Si je reste quelques heures quelque part, je réalise très vite que le pharmacien sait qui je suis et ce que j’ai acheté chez l’épicier avant de m’avoir rencontré. A Kagal par exemple, des gens que je n’avais jamais vus venaient me demander si j’avais acheté la moto du maire. A Hampi, le patron d’un bar où je n’avais encore jamais mis les pieds m’avait dit en souriant d’un air mystérieux qu’il avait deviné que j’écrivais sur son village.
Entre les marques d'intérêt appuyées et le téléphone arabe, j’ai l’impression d’expérimenter le statut de star ou de très jolie fille, c’est rigolo et en même temps un peu bizarre.

Mamalapuram (Tamil Nadu), le 21 janvier

Un village de sculpteurs
En fait, il est beaucoup plus compliqué de voyager en moto qu’en transports en commun. La mienne m’aura tout fait. Après le piston éclaté et la pompe à huile brûlée, elle est à nouveau tombée en panne à Madras, où j’ai laissé mon appareil photo à réparer. Apparemment une histoire de batterie. Du coup, je l’abandonne quelques jours et file en bus à Mamalapuram, un agréable village de sculpteurs en bord de mer. On y trouve des alignements de Bouddha, de Ganesh et de Shiva de toutes les tailles et tous les matériaux devant les échoppes où ils travaillent, mais aussi quelques énormes rochers sculptés. C’est devant l’un d’eux, dont les magnifiques bas-reliefs représentent les quais de Bénarès, que se déroule le festival de danse annuel, le plus réputé du Tamil Nadu. J’y emprunte l’appareil d’un spectateur et prends ces photos d’une gracieuse danseuse de Barati Natiam, qui met une bonne dose de mîme dans sa chorégraphie.







Le soir, je traîne sur la plage autour d’un feu, où de jeunes Tamouls sont réunis avec des Occidentaux. C’est la première fois que je fais vraiment la fête avec des locaux, c'est cool.

Parcours en Inde du sud

4 - Dans la bulle d'Auroville

Auroville (Tamil Nadu), le 23 janvier

Enquête incognito
Après un détour par Madras pour récupérer la moto, l'appareil photo et un nouveau lecteur mp3, j’arrive dans la nuit à la communauté d’Auroville, sur laquelle je dois réaliser un sujet pour Libération. C’est la première fois que je bosse pour Libé, il ne s’agit pas que je me loupe. Avant de quitter Paris, j’ai cherché quelques infos sur le Net. Auroville est une cité utopique se voulant un exemple pour le monde afin de réaliser l’unité entre les hommes, on peut difficilement faire plus louable. Pourtant, les avis sur les blogs et sur les forums étaient très partagés. Certains parlaient d’une ambiance bizarre, avec un culte de la personnalité autour de la Mère, la fondatrice de l’ashram. L’auteur d’un livre consacré aux communautés utopiques, sorti fin 2007 (le nom m’échappe), disait n’avoir pas réussi à se faire une idée claire sur le projet. Le responsable de la rubrique Voyage de Libé, qui m’a commandé le papier, a voulu y faire un reportage vidéo il y a une vingtaine d’années et l’autorisation lui a été refusée. Enfin, un habitué d’Auroville rencontré en Inde m’a expliqué que mieux valait que je cache mon identité de journaliste si je voulais travailler tranquille. Bref, il y a comme un parfum de secte dans l’air, du coup je me retrouve embarqué en mission secrète. Comme couverture, je me prépare à expliquer que j’ai besoin d’infos pour nourrir mon blog.



Auroville, le 30 janvier

L’utopie
Une semaine que je suis là et je commence à en avoir assez de jouer à l’espion. Je ne ne me sens pas très crédible pendant la visite guidée, alors que je réalise interview sur interview devant mon groupe de touristes un peu étonné de tant de diligence. Ceci dit, cela ne m'empêche pas de faire le malin.



Mais un matin, alors que notre guide nous demande de livrer « la couleur du ciel qu’il y a dans notre cœur », j’ai un peu honte au moment de répondre qu’il est « bleu et chargé d’attentes ». Ces salamalecs se justifieraient en Chine ou au Turkmenistan, or les Aurovilliens me semblent pleins de bonne volonté. Ils sont venus pour réaliser leur rêve d’une société meilleure.



Je vous présente le truc en deux mots (si vous voulez en savoir plus, l'article est à la fin du blog). Imaginez-vous une forêt constellée de communautés et de maisons individuelles, avec en son centre une gigantesque boule de golf dorée où les gens viennent se recueillir en silence devant un énorme cristal traversé par un rayon de soleil tombant du plafond à la verticale, une douzaine de mètres plus haut. A la base, Auroville est un projet spirituel, dont je n’ai d’ailleurs pas saisi toute la portée. En gros, il est le fruit des recherches du philosophe indien Sri Aurobindo sur le « yoga intégral », qui associe l’esprit et la matière afin de réconcilier l’homme avec le « Divin » qu’il porte en lui. A terme, cela devrait permettre à l’espèce humaine d’influer sur sa propre évolution afin de prendre une nature « supramentale », voire d’accéder à l’immortalité, cela m’a l’air d’aller assez loin. Pour plus de détails, je vous renvoie à l’œuvre complète en 24 volumes de Sri Aurobindo, disponible à son ashram de Pondichéry. Bon, vous trouverez également quelques explications sur le site www.auroville.org.



Etalage de dévotion
Sa compagne, une Française nommée Mira Alfassa mais que tout le monde ici appelle respectueusement « la Mère », s’appuya sur ces travaux pour poser les fondations d’Auroville. Tous les Aurovilliens n’adhèrent probablement pas à 100% à la pensée de Sri Aurobindo, mais la plupart d’entre eux l’ont bien étudié et tous semblent être au moins investis dans une recherche spirituelle. Son portrait, et plus encore celui de la Mère, dont le nom revient sans cesse dans les conversations, trône sur tous les édifices publics. J’ai beau savoir qu’il est courant en Inde d’honorer ainsi les grands gourous, j’ai un peu de mal avec cet étalage de dévotion.

Une vocation de laboratoire
Il n’empêche que je suis impressionné par les projets menés ici. Certains Aurovilliens tiennent des fermes biologiques, où ils tâchent de ne pas aller contre la nature. Ils labourent au minimum, ne taillent pas leurs plante et bien sûr ils n’ajoutent ni engrais ni compost. Les écoles expérimentent des systèmes offrant une grande libertté aux enfants qui m’intéressent personnellement, car je voue une discrète mais tenace rancœur aux Jésuites qui ont encadré mon adolescence. Un architecte supervise un centre de recherches, qui travaille sur l’application à moindre coût des dernières innovations en matière d’architecture durable. Il développe des techniques de moulage de briques crues, de traitement des eaux usées et d’exploitation de l’énergie solaire, tous ces procédés étant également exportés vers les pays en développement.




La cantine d’Auroville est le symbole de la vocation de laboratoire du projet, avec sa structure en briques et son gigantesque concentrateur solaire, qui produit suffisamment de vapeur pour préparer chaque jour près de mille repas.



Je vous passe les efforts de reforestation, les programmes en direction des handicapés, les projets de codéveloppement des villages alentour… Plus tous les ateliers new age et les soins de médecine douce que je détaille dans l’article. A Auroville, les gens essaient de vivre mieux et c’est palpable un peu partout. Les lieux publics ne proposent pas d’alcool et sont tous non fumeurs, y compris en extérieur. J’assiste d’ailleurs à une fête assez étonnante, où deux cents jeunes dansent toute la soirée en ne buvant que du jus de fruits bio.





Punk is dead
Avec leur quête éperdue de spiritualité et de bonne santé, je trouve les Aurovilliens très touchants. Mais je dois avouer qu’en même temps, à cette soirée justement, je m’arrache vite les cheveux devant ce type à la guitare sèche qui bêle son amour de son prochain, cette slameuse rasée avec une touffe sur la nuque qui scande son dégoût de la drogue et de la méchanceté, et ce couple de percussionnistes brésiliens qui interprète une chanson de son cru titrée « Notre mère la Terre ». Encore un peu et Patrick Bouchitey va débarquer avec sa gratte et sa soutane pour nous annoncer le retour de Jésus. A l’auberge de jeunesse où j’ai pris pension, je rencontre un paquet de jeunes sympas, très ouverts aux philosophies orientales. Mais ça n’a pas l’air de les déranger d’avoir traversé la moitié de la Terre pour se retrouver dans une petite bulle occidentale toute proprette au milieu du pays le plus fou qui soit. Moi par contre, j’ai du mal. Il ne me faut pas plus de quelques jours avant d’avoir une furieuse envie de faire des bêtises. Je me dis qu’il doit bien y avoir quelques punks dans la jeunesse locale qui ressentent les mêmes pulsions. Mais sapristi, ces vieux libertaires d’Aurovilliens ont tout prévu, y compris un « youthcamp » où la jeunesse peut se défouler, mais toujours à l’intérieur de la cité pour que ça reste sous contrôle.




Auroville, le 4 février

Transparence
J’ai fini par vendre la mèche. Tout s’est très bien passé, l’attachée de presse m’a donné un dossier de presse et une accréditation pour me permettre de faire mes photos tranquillement. Je pose mes questions plus explicitement aux gens et ceux-ci prennent davantage le temps de me répondre, sans me cacher pour autant leurs critiques. J’en ai profité pour cracher le morceau aux gentils étudiants qui partagent mon dortoir à l’auberge de jeunesse, car j’avais poussé le zèle jusqu’à leur raconter des bobards à eux aussi... Je me mets grave la pression pour mon enquête, probablement un peu trop d’ailleurs, car je récolte une tonne d’infos que je n’utiliserai pas. Résultat, je ne profite pas des ateliers proposés. C’est dommage, j’aurais volontiers essayé la capoeira, la danse contact, l’équitation sans mords ou le tai chi, et surtout je me serais bien initié à la méditation.



J’accroche quand même un cours de yoga, mais vraiment c’est trop statique et douloureux pour moi. Je suis plus à l’aide pendant mon heure de watsu, où une femme me manipule avec une extrême douceur dans une piscine. J’ai d’ailleurs la grande surprise, en ouvrant les yeux entre deux immersions, de tomber sur ma cousine Marion qui est venue de Toulouse pour apprendre cette technique.

5 - De Thanjavur à Rameswaram

Thanjavur (Tamil Nadu), le 9 février

Retour en Inde
Enfin je quitte Auroville ! Mon reportage aura duré quinze jours au lieu des quatre ou cinq escomptés. Je vais pouvoir retrouver le chaos indien, cracher par terre, manger du poisson frit bien dégueu, boire de la grosse bière qui tâche et fumer des gros pétards. Bon, dans le fond je n’ai pas envie de me retourner la tête plus que ça, mais au moins maintenant j’ai le choix. Le spectacle reprend aussi sec. A la sortie d’Auroville, une petite équilibriste fait son numéro sur le bord de la route, accompagnée au tambour par son père.



Lorsque je traverse les gros bourgs, je retrouve ces tapageurs panneaux de publicité pour des rivières de diamants et des voitures de luxe, complètement décalés au milieu de ces maisons délabrées et de ces terrains vagues où les gens vivent entre leurs chèvres et leur stand de beignets. Au bord d'une route, je tombe sur un Jésus très oriental...



A la nuit tombée, un flic me fait signe de m’arrêter. Il n’a aucune raison de le faire, en dehors d’essayer de me dépouiller de quelques centaines de roupies pour un malheureux défaut de permis et d'assurance, donc je l’esquive. Deux heures plus tard, j’arrive à Chidambaram, où je retrouve avec joie la gentillesse des Tamouls, toujours contents de me renseigner et de discuter le bout de gras. Le temple local est hallucinant, avec ses forêts de colonnes émergeant de l’ombre, ses statues noires planquées dans tous les coins et la dévotion des fidèles. En plus, il n’y a pas un touriste. Pendant la puja, les brahmanes à l’étrange coiffure oblique font tourner leurs bougies dans la niche grouillante de dieux, puis baladent Krishna sur un palanquin noyé dans les vapeurs d’encens, au milieu du vacarme des cloches, des percussions et des trompes qui résonnent sous la voûte, entourés par la foule qui se bouscule pour suivre le spectacle. Indiana Jones débarquerait suspendu à son fouet que je ne serais pas plus étonné que ça.




Le lendemain, je gagne Thanjavur, connu pour compter l’un des plus grands temples du sud de l’Inde. C’est vrai qu’il est impressionnant. Mais je me souviendrai surtout de ce jeune brahmane sympa, contremaître dans le civil, qui remplace provisoirement son frère devant la statue d’un parent de Ganesh. Entre deux bénédictions, il quitte son sérieux pour me parler des soucis avec sa copine et finit par me faire une proposition voilée, ce qui me fait bien rigoler.




Rameswaram (Tamil Nadu), le 15 février

Pèlerinage au bout du monde
Ce sont des Aurovilliens qui m’ont conseillé d’aller à Rameswaram, ils m’ont alléché en me décrivant l’endroit comme le bout du monde. Je laisse la moto à Madurai, où cette friponne a encore des problèmes de piston, et je file en bus de nuit vers cette île située à la pointe sud-est de l’Inde, juste en face du Sri Lanka. A mon réveil, je découvre un joli village traditionnel aux petites maisons pastels écrasées de soleil. Les rues sont jalonnées de vendeurs de glaces, de petits restaurants, d’échoppes de location de vélos, d’étalages de souvenirs religieux, de magasins de miroirs en coquillages et d’agences de voyage destinées aux Indiens.


Il y a même une plage avec quelques baigneurs et un petit vendeur de barbapapa.



Dans la rue, de minuscules chevaux tirent des carrioles branlantes, alors qu’à côté d’eux les ânes se la coulent douce en compagnie des vaches qui profitent de leur statut pour gratter des bananes à l’entrée du temple. Pendant ce temps, les chauffeurs de ricksdhaws se préoccupent peu de leur chiffre d'affaire.



Les femmes, comme toujours vêtues d’éclatants saris multicolores, papotent devant une glace ou un verre de lait chaud. Quant aux hommes, presque tous en dhoti traditionnel, cette jupe blanche ourlée d’or qu’il retroussent à mi-jambe, ils somnolent à l’ombre en attendant que la chaleur baisse, comme ce vieux tout buriné sous son turban qui coupe des noix des coco sans se presser. La plupart portent sur le front les trois bandes de cendre grise horizontales de Shiva, le dieu à l’honneur ici. Ils se déplacent en petits groupes, dans le costume de leur région. Car si certains viennent du Tamil Nadu, d’autres arrivent de Bombay, de New Delhi ou de Katmandou. C’est que Rameswaram, malgré sa taille modeste, abrite l’un des cinq temples où tout hindou doit être allé en pèlerinage au moins une fois dans sa vie.



Ses splendides couloirs, pour ne citer qu'eux, sont connus pour être les plus longs du pays.





Le jour de mon arrivée, on y fête le baptême du nouvel éléphant du temple, tout juste agé de cinq ans, mais qui sait déjà très bien barrir et bénir les fidèles à l'injonction de son cornac, quand il n'amuse pas la galerie au robinet.







Du rôle du zizi de Shiva dans la conquête du Sri Lanka
Pour ceux que ça intéresse, je vous fais dans ce paragraphe un rapide topo sur la mythologie locale, telle qu’elle m’a été présentée par un pèlerin bien renseigné. Il y a 8000 ans de cela, afin de mettre en échec une poignée de démons qui terrorisaient la population, Vishnu, l’un des trois dieux principaux du panthéon hindouiste, s’incarna sous le nom de Rama. L’un des méchants, Ranan, le roi du Sri Lanka, ne fût donc pas très inspiré de capturer sa femme Sita, le rappelant ainsi à sa mission. Furieux, Rama réunit une armée de singes et d’ours (ce qui se traduit par bhaloo en tamoul, ça vous rappelle peut-être quelque chose) et fabriqua un pont afin de permettre à ses troupes d’attaquer l’île. Aidé par un lingam, le symbole phallique de Shiva, il vainquit les armées de Ranan et conquit le Sri Lanka. Ce lingam est exposé dans le temple et les fidèles le révèrent comme l’incarnation de Shiva (ne rigolez pas, les catholiques font pareil avec l’ostie). Mais un jeune brahmane plus instruit que la moyenne m’assure que le lingam est chargé d’énergie en raison de la prière des fidèles et non de son caractère divin, chose que j’avais déjà lue chez Alexandra David-Néel et que je suis tout à fait disposé à admettre. Quoiqu’il en soit, grâce à ce lingam la nappe phréatique située sous le temple est aussi sacrée que l’eau du Gange et elle permettrait même de soigner les maladies de peau, comme la lèpre (à condition d’en mettre beaucoup, quand même), et surtout de laver le karma de ses péchés mineurs. C’est pourquoi on voit les pèlerins se balader tout mouillés dans le temple, où ils se font asperger à vingt-deux puits successifs.







Mais cette dévotion ne convainc pas tout le monde, en particulier les fidèles d’Ari Krishna, nombreux à l’entrée du temple à vendre leur Bagavad Gita et leurs manuels de survie post mortem. Comme me le signale l’un des leurs, en agitant avec désapprobation la petite couette accrochée derrière sa nuque, « les Indiens viennent essentiellement au temple pour demander aux dieux de l’argent, puis ils rentrent chez eux et fument des cigarettes ». Ah, elle est malheureusement oubliée cette époque dorée les déesses encore conscientes de leurs obligations corrigeaient avec application les fidèles récalcitrants...



Ca sent le poisson
Mais Rameswaram est aussi un village de pêcheurs. Difficile d’ailleurs de ne pas s’en apercevoir, tant il empeste le poisson à des kilomètres à la ronde. Le spectacle du déchargement de la pêche est impressionnant. Toute la journée, de magnifiques bœufs blancs aux cornes peintes en rouge et bleu pataugent dans les eaux du port en attendant que les pêcheurs tamouls, eux aussi splendides dans leur costume traditionnel, chargent leurs chariots de paniers de poissons.









Ceux-ci sont ensuite séchés en plein soleil, les femmes s’exténuant à les retourner des heures durant sous le soleil à l’aide d’une spatule de bois.



Comme tous ces braves gens sont tout à fait disposés à se faire prendre en photo, c’est l’occasion de faire une petite galerie de portraits.







Mais il n'y a rien à faire, le plus beau c'est encore lui.



Son collègue, qui fait le plein à la station service, me plaît bien aussi.



Et enfin, une petite dernière pour la route, avec cette barque en perdition.



Face au Sri Lanka
Je loue une petite moto et me rends à la pointe de l’île, Dhanushkodi, le fameux bout du monde donc. Après avoir traversé une forêt de pins, la route se termine et il me faut continuer sur le toit d’une camionnette, puis à pied sur une langue de sable totalement désertique, entourée de part et d’autre par le golfe du Bengale et l’Océan indien. A perte de vue, on ne voit que des aigrettes occupés à fouiller le sable et des corbeaux perchés sur des épaves de bateaux à moitié enfouies. Tout à la pointe, il y a un bras de mer et, derrière, le Sri Lanka. Difficile d’imaginer paysage plus perdu.







Après m’être baigné dans une eau brûlante, je pars à la recherche d’un village fantôme détruit par un cyclone en 1964. Les survivants l’ont quitté pour ne jamais revenir, laissant derrière eux des ruines, dont une mystérieuse église, au milieu desquelles une poignée de pêcheurs a bâti quelques cahutes protégées par des palissades d’osiers.







C’est l’une de ces familles qui m’invite à partager son repas. A eux huit, ils doivent connaître cinq mots d’anglais, ce qui ne nous empêche pas de bien rigoler.



Bon, nous ne parlons pas philosophie, mais maintenant je sais dire en tamoul les mots Lune, étoiles, poissons, jolie fille et gastrite. Par contre, et là je refuse de verser dans la complaisance, le dîner ne vaut pas tripette : trois galettes bien sèches de blé noir brisées en petits morceaux, sur lesquelles ils versent une sauce dont les épices incandescents ne parviennent pas à masquer l’absence de goût, allongée de trois malheureux lambeaux de poissons séchés. Mais ça ne fait rien. Je suis si content d’être là que je laisse passer la camionnette de retour et me fais inviter à dormir.



Puis je quitte en beauté Rameswaram grace à un incroyable train qui semble voler au dessus de l’eau en nous ramenant vers le continent dans la lumière orangée du soleil couchant.



6 - De Madurai à Bombay

Udipi (Karnataka), le 19 fevrier

Remontée express vers Bombay
Bon, j'ai deux semaines pour remonter attrapper mon avion à Bombay, à deux mille kilomètres de là. Il ne va pas falloir traîner à Madurai, meme si les chevres y sont mignonnes.



Pour commencer, il me faut abandonner mon Enfield. Le garagiste de Goa qui me l’a louée et qui s’est engagé à financer les réparations s’inquiète des nouvelles dépenses en prévision. Il me propose de la rapatrier par le train à partir de Madurai et de m’en renvoyer une autre. Comme je n’ai pas le temps d’attendre, je me résigne à abandonner mon statut de motard et à retourner aux joies des transports en commun. Lorsque je confie la belle au cheminot, toute emmaillotée dans sa toile de jute, je dois dire que ca me fait quelque chose.



Ca pèle à Kodaikanal
Au lieu de remonter comme tout le monde par la côte du Kerala, grand classique de l’Inde du sud avec la plage de Varkala, les bateaux/maisons de l’estuaire de Kollam et la vieille ville portugaise de Cochin, je tente de la jouer originale en passant par les montagnes. Première étape, la station de Kodaikanal, réputée pour ses hippies et ses champignons. Les chevelus ont dû se barrer avec la récolte, car je ne vois rien de tout ça. Par contre, la visite des principaux sites touristiques dans un minibus de touristes indiens, avec les photos officielles des couples enlacés devant le lac, l’église, la forêt de pins et la cascade, ça je n’en loupe pas une miette.





Comme c'est moi qui tient l’appareil, je les encourage à se rouler des pelles pour les faire rougir, mais bon ca ne suffit pas à vous remplir une journée meme s'il y a quand meme quelques singes qui me font marrer.



En plus, ce n'est pas la bonne saison et à la nuit tombée il fait un froid de canard. Je monte dans le premier bus de nuit, direction le parc national de Bandipur.

L’arnaque du livre de la jungle
Une copine m’avait certifié qu’elle avait trouvé dans ce parc national l’ambiance du Livre de la jungle. Elle y a vu, promis juré, un éléphanteau prendre sa douche avec un petit garçon assis à califourchon sur son dos. Moi, j’y retrouve le même minibus de touristes indiens partis pour un miteux safari de 45 minutes dans la broussaille, à mitrailler les biches et les singes qui regardent passer leur promène-couillons quotidien. Quant aux tigres promis sur la brochure, ils sont bien planqués en compagnie des panthères et des ours, pas un poil ne dépasse des fougères. Il y a bien quelques éléphants, mais ils attendent qu’on leur retire leur chaînes pour se faire grimper dessus par les touristes. Je m’enfuis sur le champ pour Mysore.



Maharadjah
Je voulais justement éviter les grands villes, mais celle-ci est sur mon chemin, et finalement les ruelles désordonnées du centre me plaisent bien. Par contre, la visite du fameux palais des maharadjahs, reconstruit au début du XX° siècle dans un improbable mélange d’arts déco et d’architecture locale me laisse perplexe.





La parade d’Udipi
J’enchaîne par Udipi, sur la côte du Karnataka. La ville n’a rien d’exceptionnel, mais je retrouve avec délice l’ambiance recueillie du temple, où des musiciens accompagnent la puja avec leurs tablas et leurs trompettes. En sortant, je découvre une foule amassée autour d’un plan d’eau sur lequel navigue une barque illuminée pilotée par des brahmanes en grande livrée. Dans la foulée, deux tours illuminées montées sur roulettes font leur apparition, tirées par la population surexcitée, et un feu d’artifices est tiré dans l’hystérie générale !





Carte postale à Kapu
Je fais un tour à Kapu, une petite plage déserte des environs qui, là encore, ferait un parfait décor de carte postale. J’y rencontre des pêcheurs tamouls venus chercher le poisson qui manque désormais chez eux. Ils m’invitent à partager leur déjeuner sans me demander un sou. Comme ils sont intéressés par mon ordinateur, je leur montre mes photos du Tamil Nadu, leur fais écouter Devendra Banhart et découvrir les visuels de Itunes, ils adorent. Moi aussi, je suis bien content de ma journée. Le lendemain, direction Bombay via Goa.











Bombay (Maharashtra), le 23 février

Ville de contrastes
Le premier truc qui me frappe dans cette immense ville de seize millions d’habitants, c’est les odeurs d’égouts pendant la traversée des bidonvilles. Les habitants doivent être habitués, par contre pour le visiteur c’est vraiment épouvantable. Mais en arrivant dans le centre historique, le quartier de Kolaba, changement total d’ambiance. Il y a des immeubles victoriens et des boutiques Benetton un peu partout, les rues sont à peu près propres, les rickshaws ont laissé la place aux voitures et des Indiens en costume occidental tapotent sur des ordinateurs portables dans des cafés branchés. C’est toujours l’Inde, il reste quelques échoppes de tailleurs et de cordonniers, mais dans une version très occidentalisée.

Ici, un photographe photographié devant The Gate of India.



Et ici la perspective devant Chapati Beach.



Couchsurfing
Le rédacteur en chef d’un magazine m’a dit qu’il serait peut-être intéressé par un papier sur Couchsurfing, un site de rencontres qui permet de proposer de recevoir les visiteurs de sa ville et, réciproquement, de se faire héberger gratuitement chez les gens ou au moins de boire un coup avec eux. Cela me paraît en plus un bon moyen de rencontrer des Indiens. J’avais déjà fait une tentative à Pondichéry, mais sans recevoir de réponse. Il faut dire que les fiches de présentation des types qui proposaient leur canapé laissaient entendre qu’ils cherchaient plutôt à mettre des étrangères dans leur lit, je n’étais donc pas dans la cible. Cette fois-ci, j’envoie une quinzaine de mails, dont une bonne moitié à des femmes. Et bien, je reçois une sept ou huit réponses positives, essentiellement de leur part ! A défaut d’un hébergement, elles me proposent de boire un verre, mais c’est déjà ça. Je commence par Piya, une juriste, qui demande au téléphone de me décrire précisément, car "vous, les Occidentaux, vous vous ressemblez tous" ! L’ambiance du Café Léopold, où elle m’a donné rendez-vous, me rappelle celle d’un bar évoqué dans Shantaram, un best seller racontant l’histoire d’un gangster australien qui s’installe à Bombay. Effectivement, l’action se déroule en partie ici, me confirme-t-elle en ajoutant que des malfrats sont probablement en train de faire discrètement leurs affaires sous nos yeux.



Le deuxième soir, toujours par l’intermédiaire de Couchsurfing, je rencontre Nelson, qui fait de la musique électronique à coloration indienne (je ne l’ai pas contacté par hasard). Nous passons la nuit dans un bar puis sur une terrasse d’immeuble avec ses amis, deux monteurs vidéo et un publicitaire. Dans la campagne télé que ce dernier vient de terminer, il tente de convaincre la ménagère que, si elle utilise sa lessive, elle sera toujours fraîche pour aller travailler, l’idée sous-jacente étant de lui promettre l’émancipation. C’est amusant de parler à l’un des responsables de ces campagnes ultra simplistes qui façonnent la société de consommation émergente du pays, tout comme cela s’est produit dans la France de l’après-guerre. Tous les Indiens présents ce soir là considèrent l’anglais comme leur langue maternelle. Je trouve un peu flippant de les voir se couper ainsi de leurs racines, d’autant que leur accent est si fort que je me demande s’ils sont très crédibles comme anglophones auprès d’Anglais ou d’Américains. Le lendemain, je passe ma dernière soirée dans un bar rock américain avec une jolie rédactrice de publicité au décolleté étonnamment ouvert, accompagnée de ses amis businessmen et informaticiens. Pour un peu, je me croirais dans un Hard Rock Café des beaux quartiers à Paris ou à Londres. Le concept de Couchsurfing est excellent, mais dans un pays en développement il ne donne évidemment accès qu’à la frange la plus privilégiée de la population.



L’heure de partir
Mon séjour à Bombay n’aura duré que trois jours, mais il m’a donné un aperçu prometteur de la ville. Ses contrastes me plaisent bien et je crois que j’y passerais volontiers une année entière. Il devrait y avoir moyen de s’immerger dans l’Inde tout en travaillant et, de temps en temps, de partir en excursion à Hampi, à Goa ou dans le nord de l’état qui, paraît-il, vaut le détour. Alors que mon avion s’apprête à décoller, je sens déjà monter la nostalgie du pays. J’avais adopté le hochement de tête local, j’arrivais enfin à manger de la main droite et je m’étais même mis à conduire aussi étourdiment que les Indiens, c’est dire si j’étais intégré. Leur simplicité, leur sourire, leur gentillesse et leur exubérance vont me manquer.

Parcours au Yémen

7 - L'arrivée au Yémen

Sanaa (Yémen), le 24 février



Les mille et une nuits
En passant la porte fortifiée de Bab-al-Yemen qui donne sur la vieille ville de Sanaa, j’ai l’impression d’arriver dans un décor de cinéma. Autour de moi, ce ne sont que somptueuses maisons en pisé ocre aux fenêtres soulignées de dentelle blanche. Niché dans le dédale des ruelles, le soukh déroule ses étalages de narguilés, de joaillerie, d’épices et d’étoffes, on se croirait dans Les Mille et une Nuits.









Les hommes sont coiffés d’un kéfieh ou d’un foulard blanc brodé, portent un énorme poignard recourbé serti d’argent à la ceinture, et ont leur chemise bourrée de qat, sorte d’équivalent local de la feuille de coca. A 13h, toute activité s'arrête car ils s’assoient à l’ombre pour en mâcher les feuilles qui se transforment en une boule de pâte verte peu ragoûtante qui leur fait une joue de trompettiste ou de crapaud troppical, un truc totalement disproportionné en tout cas. Toute la population est accroc, on m’explique que même les femmes ruminent entre elles dans les maisons. C'est vraiment le soma local. Les femmes, justement, me font froid dans le dos avec cet assemblage de voiles noirs qui les couvre entièrement, laissant juste un mince filet pour les yeux. On dirait des ombres.







Histoire de vous donner une meilleure idée de l'ambiance dans la rue, voici quelques exemples de petits commercants de Sanaa : un grainetier...



...un vendeur de khat...



...et enfin ma préférée, cette souriante boulangère.



Malgré leur premier abord un peu intimidant, les gens sont accueillants. Dès qu'ils apprennent que je ne suis ni Américain ni Danois (les caricatures de Mahomet les ont traumatisés), ils me souhaitent tous la bienvenue avec chaleur. Et au restaurant, quand mon plat n'arrive pas assez vite, ils me proposent systématiquement de manger dans leur assiette... Là, par contre, c'est moi qui invite.



Mais au contraire des Indiens, la façon dont ils se parlent et se bousculent me donne l’impression que ce sont des gens assez rudes. La première nuit, je suis surpris quand tous les muezzins de la ville s’y mettent pour appeler à la prière, les uns hurlant, les autres chantant, un dernier discutant en ayant visiblement oublié que son micro était ouvert. Le contexte politique a également bien changé. A l’aéroport de Bombay, je m’étais fait confisquer mon briquet acheté à Goa qui projetait une image de jolie fille dénudée. Je retrouve le même au pied de mon hôtel, mais cette fois-ci c’est Saddam Hussein qui apparaît avec un pistolet à la main ! Son portrait est d’ailleurs collé un peu partout, des hôtels aux épiceries. J’avais envie de dépaysement, je suis servi. Je suis même un peu sonné.

Un pays tendu
Comme d’habitude, je n’ai pas planifié mon séjour. Mais sur Internet, on ne parle que d’enlèvements de touristes et de zones interdites. Il y a un mois, un convoi de Belges a été attaqué, il y a eu trois morts. Je commence à me demander si je ne vais pas devoir me joindre à un tour organisé, ce qui me fait frémir d’avance. A l'ambasade, le consul m'explique que les touristes ne sont pas enlevés dans l’espoir de toucher une rançon, ni même pour des raisons religieuses, mais pour faire pression contre le pouvoir central en échange de l’ouverture d’une école ou de l’installation de l’électricité dans tel ou tel village. Il n’empêche que, de plus en plus, les autorités réagissent en utilisant la force, ce qui aboutit à des bains de sang. Il m’assure aussi que les poignards que je vois à la ceinture des hommes, les djumbias, sont un ornement aussi inoffensif qu’une cravate, mais que le pays compte soixante millions d’armes à feu pour vingt millions d’habitants. En cas de désaccord, on sort facilement la kalachnikov.



Le consul m’apprend que les tensions sont également dues à l’état catastrophique de l’économie locale. Les dividentes de la rente pétrolière ont chuté de 30% entre 2006 et 2007, la corruption est généralisée, le chômage approche les 40% et la culture du qat remplace de plus en plus celle du blé, élément essentiel de l’alimentation locale, et du café, qui pourrait rapporter des devises. Mais le président, lui-même grand consommateur, ne peut prendre de mesure restrictive sans risquer une révolution. Bref, c’est un fléau national. Enfin quand même, une nouvelle drogue, ça excite ma curiosité.

8 - Tour du pays

Taouila, le 29 février

Finalement, je loue une petite moto locale, une Chinoise de 125 cc maquillée comme une Harley avec tout plein de loupiotes à l’avant et une jupe en cuir colorée à l’arrière, avec laquelle je me balade pendant trois jours dans les montagnes arides de l’ouest de Sanaa, manquant parfois de sortir de la route à force d'admirer les paysages.



Je visite Kaukabam, Thoula et Taouila, de spectaculaires villages fortifiés construits sur des pitons rocheux dont ils épousent la couleur ocre. Je commence par Kaukabam, à la position si imprenable que l'on raconte qu'il n'a jamais cédé à un siège. Mais aujourd'hui, il tombe en ruine.











Le soir, je tombe sur un mariage. Pendant que les femmes sont rassemblées dans la maison, les hommes font la fête à l'extérieur. Ils dansent en rond et agitent à intervalles réguliers leur fameux poignard en tournicotant sur eux-mêmes. Lorsqu'après avoir vu ces gros moustachus armés danser la capucine, je les grille en train de se tenir tendrement la main pendant qu’ils taillent le bout de gras, ils me semblent tout à coup nettement moins redoutables. Ci-dessous, les deux mariés entourés de leurs amis (notez la subtil renflement des joues dû à la boule de qat).



Et voici la fameuse danse du couteau, photographiée de derrière.



C'est ensuite le tour de Shibam (à ne pas confondre avec son célèbre hononyme de l'Hadramaout, la "Manhattan du désert"), qui vaut surtout pour son marché.







Voici Thoula, probablement le plus beau village yéménite que j'ai vu, construit autour de sa citadelle.













Au sommet de la citadelle, avec un voyageur indien.



Le qat, c'est meilleur avec les copains.



Une chêvre trop gatée qui dédaigne ma peau de banane...



...et un petit âne trop craquant.



Taouila, un autre splendide village construit sur un rocher.















Sanaa, le 2 mars

Romain Gary
Je repasse par Sanaa, où je lis d’une traite La vie devant soi de Romain Gary, qui a obtenu le prix Goncourt en 1975. C’est l’histoire d’une vieille prostituée juive qui, à sa retraite, ouvre à Belleville une pension pour les enfants de ses anciennes collègues. Entre sa marmaille et les voisins, cela fait un joli méli-mélo d’Arabes, des Juifs et de noirs, le tout vu par les yeux du petit Momo qui raconte tout cela avec son raisonnement d’enfant. C'est simple, original, drôle et tendre. Cela faisait bien longtemps que j’étais pas tombé sur un aussi bon livre. A mon retour en France, je vais dépouiller le reste de l’œuvre de Romain Gary.

Sanaa, le 3 mars
Je pars faire un tour au Wadi Douar, le site touristique dont les Yéménites sont les plus fiers. C'est effectivement une magnifique maison d'imam accrochée à un rocher habité depuis la préhistoire.







AL Hodeida, le 5 mars
Je repars pour une grande boucle a moto du sud ouest du pays, en commençant par les villages de Manakha et Al Hajara. J’y fais avec trois autres Français une randonnée de six heures dans la montagne, en passant par des sentiers escarpés et des corniches vertigineuses au dessus de terrasses de qat et de café qui descendent jusqu'à la rivière asséchée dans le fond de la vallée. Magnifique.



Nous traversons Al Hoteip, un village ismaélite étonnamment opulent. Les maisons sont toutes refaites à neuf, des gamins en uniforme passent le balais dans la rue et le marbre blanc de la mosquée rappelle celui du Taj Mahal.



Le guide nous apprend que l’argent vient de la communauté ismaélite indienne, mais également que tous les villageois travaillent et que l'usage du qat est ici interdit, ce qui améliore probablement la productivité. Sur le chemin, par contre, nous rencontrons un jeune berger qui estime visiblement que ce petit plaisir n'affecte pas son rendement.



En fin de randonnée, nous avons une petite démonstration de ce que les hommes peuvent se permettre dans un pays aussi machiste que le Yémen... La Française qui est avec nous traîne un peu à l’arrière, ce qui tape sur les nerfs du guide qui se permet carrément de lui jeter des pierres pour la faire avancer plus vite ! C’est pour rigoler, bien sûr.

Balade en montagne
L’après-midi, je remonte sur ma moto, direction Al Hodeida sur les rives de la Mer rouge. Je conduis sur des routes à flanc de montagne ou au fond de gorges vertigineuses comme taillées par des sculpteurs géants, en écoutant les monumentales compositions de Selected Ambient Works 2 d’Aphex Twin. Dans les villages, les femmes portent de grands chapeaux de paille par dessus leur voile, c'est très beau.



J’arrive à destination à la tombée de la nuit. Là, par contre, pas grand chose à raconter sur cette grande ville portuaire d’un demi million d’habitants. Ah si, quand même : au restaurant, un type à la mine soignée s’assoit en face de moi à la fin de mon repas, me serre la main et, pendant que je remets le nez dans mon bouquin, termine mes restes le plus naturellement du monde !

Zabid, le 6 mars
Bon, c’est le moment de me mettre à la couleur locale. Hier, à Al Hajara, l'hôtelier m’a fait infuser une botte de qat de la meilleure qualité, soit une bouteille de 33cl. Il paraît que c’est excellent pour la conduite et j’ai justement une longue route devant moi. La première lampée passe bien, le goût est bien moins amer que lorsqu’on le mâche. Je quitte Hodeida et me retrouve rapidement sur une ligne droite sans fin au milieu d’un désert vaguement broussailleux que balaye un vent violent. Au bout d’une heure et demi, je ne ressens toujours rien, l’ennui et la faim commencent à me prendre. Je m’arrête pour manger un bout et finir le reste. En repartant, j’installe confortablement mon cheiche pour me protéger du soleil tout en abritant mes oreilles du vent afin de mieux entendre la musique. J’envoie un mix garage plus folle tu meurs de Frankie Knuckes, qui me met en joie malgré les rafales de sable, mais c’est sur un live de house planante de James Holden que je réalise que je suis anormalement concentré sur ma conduite.
Les yeux bien écarquillés, je me sens hyper vigilant, je maîtrise parfaitement ma ligne droite. Je déborde d’énergie, si j’avais le temps je m’arrrêterais volontiers pour faire un petit foot avec les gamins sur le bord de la route. James Holden continue d’envoyer ses nappes synthétiques, les dunes défilent, je suis à bloc. Toutefois, contrairement à ce que me racontaient les Yéménites, on ne peut pas dire que je sois vraiment détendu. En fait, je pourrais rouler comme ça jusqu’au lendemain matin. Je m’arrête pour immortaliser le moment, clic clac, et je reprends mon chemin.



Sur ma lancée, je dépasse Zabid de plus de cinquante kilomètres, mais cela n'entame pas ma bonne humeur. Je reviens sur mes pas et arrive à destination à la tombée du jour. Elle est vraiment splendide avec ses portes fortifiées, ses ruelles tortueuses, sa mosquée et sa citadelle qui ont servi de toile de fond aux Mille et une Nuits de Pasolini.









Je rencontre dans la soirée des jeunes du coin, ravis de me présenter leur ville, qui m’invitent au restaurant où je réussis à avaler un truc malgre l'effet coupe-faim du qat. Par contre, là il est trois heures du matin et j’aimerais bien m'endormir. Mais bien sûr, impossible de fermer l’œil. Et l’attaque conjuguée des punaises et des moustiques ne m’aide pas à me détendre...

Al Khawkha, le 7 mars

Savoir limiter sa conversation
Drôle de journée. Je la commence avec les jeunes rencontres la veille, qui m’emmènent à Al Jazah, une magnifique plage sauvage au bord de la Mer rouge. Sur le chemin, c’est presque l’Afrique. Je vois des femmes noires à visage découvert, habillées dans des robes colorées qui changent des sinistres voiles noirs habituels. Un peu plus loin, deux garcons se préparent à se baigner avec leurs grosses bouées...



...un petit bonhomme me montre son gros poignard (décidément)...



...et un allumé pilote la voiture qu’il a fabriquée avec trois tubes en acier et un moteur de moto.



Mais les choses se gâtent avec mes trois nouveaux amis lorsque nous abordons des questions de fond. Ce sont des musulmans orthodoxes qui prônent le voile intégral sans être capables de le justifier, serait-ce théologiquement (et pour cause, le Coran ne l’exige pas), et qui me disent vouloir autant d’épouses que possible, sans se demander une seconde ce qu’elles penseraient d'être ainsi mises en concurrence. Mais le pire, c’est lorsqu’ils me vantent les mérites de Saddam Hussein sans rien savoir de la guerre Iran-Irak ni du gazage des Kurdes. Je sais que je suis stupide, mais je n’arrive pas à accepter que je parle à des gens limités avec lesquels il me faut adapter le niveau de la conversation. Ci-dessous, l'un d'eux s'entraine pour devenir mollah. Ca promet.



En les quittant, je me dis que quand même, j’aimerais bien avoir enfin un véritable échange avec quelqu’un d’un peu évolué pour mieux comprendre les problématiques de ce pays.

Yéménite désabusé
Cela se produit le soir même, un peu plus au sud devant une plage paradisiaque, où je rencontre le responsable d'une agence de tourisme, 35 ans dont 18 passés au Koweit, titulaire d’une licence de langue française. Il me raconte la corruption des élites et la crise économique qui en découlerait, le raidissement de la société influencé par le wahabisme saoudien et le soutien populaire à Saddam Hussein depuis la première guerre du Golfe, motivé par la seule solidarité contre l’invasion américaine alors que le Koweit a financé ici pendant des années la construction d’écoles et d’hôpitaux. Il m’explique aussi que les bases d’Al Qaeda sont au Yémen, pays d’origine de la famille de Ben Laden, et me raconte la façon dont se sont déroulées les deux dernières attaques de touristes. Contrairement aux épisodes précédents, il ne s’agirait plus de kidnappings réalisés par des tribus en échange d’équipements pour leur village, mais de meurtres même pas revendiqués qui seraient commis par des adolescents exaltés. L’été dernier, les sept Espagnols ont été purement et simplement enfermés dans leur Jeep avant que celle-ci soit dynamitée, et en janvier les trois Belges et leur chauffeur ont été descendus un par un à la Kalachnikov, sans aucune explication. L’histoire lui a été racontée par un de ses guides, qui a perdu deux doigts dans l’attaque. Dans la foulée, Nouvelles Frontières a annulé tous ses séjours et il est au chômage technique, raison pour laquelle il se retrouve à boire des bières en douce avec moi sous les étoiles, en maudissant les extrémistes qui ruinent son pays.
Tout cela n'est pas bien drôle, mais il ne faut quand même pas que ça m'empêche de vous montrer quelques photos de la plage d'Al Khawkha et de ces oiseaux un peu débordés par les rafales de vent...















Al Mukalla, le 13 mars

La Manhattan du désert
Pas grand chose à signaler sur la remontée vers Sanaa. En dehors de quelques jolies montagnes en début de parcours, la longue route qui passe par Taez, Ibb et Dhamar n’a pas d’intérêt. Ah si, il y a tout de même ce panneau, qui me plaît bien.



Après avoir rendu la moto à son propriétaire, je file en bus vers la partie est du pays. Pendant le voyage, le chauffeur passe un épisode d'Indiana Jones ou Harrison Ford zigouille les Arabes les uns derrière les autres sans que cela lui pose le moindre cas de conscience. Moi, par contre, je ne me sens pas très à l'aise, seul Occidental au milieu des cousins de ceux qui se font gentiment massacrer à l'écran. Après sept heures de route, nous arrivons dans l’Hadramaout, où se trouve Shibam, la fameuse Manhattan du désert avec ses grands immeubles ocres d’une petite dizaine d’étages entièrement construits en briques de terre crue, que ses habitants entretiennent avec soin depuis parfois sept ou huit siècles. Les techniques traditionnelles sont toujours de mise, car la nouvelle ville située en face de l’ancienne a été édifiée avec les mêmes matériaux et ses maisons sont presque aussi belles.









Je consacre les deux journées suivantes à visiter Seyoun et Tarim : pas mal mais pas renversant non plus. C'est par contre l'occasion de rencontrer un jeune homme charmant, membre de l’ancienne dynastie locale (il porte le nom du palais ci-dessous), qui m’invite à dîner et me présente sa région. Puisqu'il semble instruit et ouvert d'esprit, je lui demande son avis sur la claustration des femmes. Il me repond que c'est pour les preserver des vilénies du monde extérieur. Personne ne leur fait du mal, personne ne les trompe, si bien qu'elles arrivent parfaitement pures et candides a leur mariage, et c'est un grand bonheur pour les hommes d'épouser de telles femmes. Je comprends son kif, mais quand même cette histoire ça me rappelle un peu le boeuf de Kobé. En fin de soirée, nous retrouvons son frère, nettement moins éduqué, qui est éberlué lorsque je lui apprends qu’il est envisageable que Carla Bruni ne se soit pas présentée vierge à son récent mariage.



Au passage, je vous montre ce cordonnier dont le chapeau m'a bien fait rigoler.



Le lendemain, je ne trouve personne pour partager les exorbitants
frais de taxi demandés pour visiter la vallé du Wadi Doan, pourtant
réputé magnifique. Il est vrai que c'est là-bas que les trois Belges
se sont fait tuer il y a deux mois. C'est d'ailleurs la région
d'origine de la famille Ben Laden. Tant pis, je repars directement plein sud vers le port d'Al Mukalla, où je déniche la plus petite salle de bains du monde...



Puis je m'envole pour l'île de Socotra, réputée sous l'Antiquité pour sa myrrhe et son encens, aujourd'hui connue pour ses paysages sublimes et sa biodiversité exceptionnelle.

9 - Socotra, l’île aux trésors



Socotra, le 24 mars

Premiers pas
L’arrivée sur l’île est déroutante. La capitale, Hadiboh, est en plein chambardement et ne présente que maisons à moitié terminées, terrains vagues et chaussée défoncée. Le mieux est de s’en échapper le plus vite possible. Mais comment organiser son séjour ? Socotra n’est pas vraiment prête à accueillir des visiteurs. Il n’y a pas d’office de tourisme, les transports publics sont rares et on ne compte que trois hôtels pour une superficie égale à la la moitié de la Corse. Les informations ne sont dispensées que par les guides locaux, qui jugent évidemment indispensable de passer par leurs services, incluant leurs conseils et la location d’un 4X4 afin d’emprunter les pistes non carossées. Le forfait journalier s’élève à 80 dollars par jour... Un Français qui a bien potassé son sujet m’explique qu’en fait, seule la partie orientale de l’île nécessite un 4X4. Les autres sites intéressants, à l’ouest et au sud, sont accessibles en taxi collectif ou en stop. Nous nous associons donc avec un couple de Russes, qui nous dénichent un guide pour 150 dollars les trois jours. Cela commence à prendre forme.

Camping au pied des dunes
Nous attaquons en beauté avec la plage d’Arseh, une série de dunes érigées par les vents violents de l’été, qui s’élancent de la mer pour monter à l’assaut des falaises.





Le bivouac s’organise au bord d’un filet d’eau douce, autour duquel s’est développée une modeste végétation qui s’accroche au sable.



Au menu de notre premier dîner, un mérou que nous achetons à un pêcheur et que nous faisons griller, petit luxe inattendu, avec du bois arômatique.



Pendant que les étoiles s’allument une à une au dessus de nos têtes, nous réalisons que, du fait de l’absence de pollution et, plus généralement, de présence humaine, la plage grouille de vie : des poissons peuplent le ruisseau en rangs serrés, des bernard-l’ermite frottent bruyamment leur coquille contre les rochers et une demi-douzaine de crabes traînent distraitement autour de nos provisions.



Randonnée sur une autre planète
Le lendemain, c’est randonnée dans la montagne. Nous sommes entourés de plantes endémiques qui ne ressemblent à rien de connu. Socotra s’est séparé de l’Afrique et de l’Arabie il y a vingt millions d’années, servant de refuge à une flore et à une faune qui ont disparu ailleurs, victime des herbivores, de la concurrence d’autres espèces et des aléas climatiques. On y trouve des citronniers et des figuiers de Socotra, des adéniums joufflus aux airs de baobabs curieusement couronnés de fleurs roses qui se font également appeler roses du désert, des sortes de gros bonzaïs naturels non identifiés qui se tordent dans tous les sens et, au loin, surplombant le paysage du sommet des falaises, l’ombrelle du fameux dragonnier, emblème de l’île et du Yémen en général. On se croirait sur une autre planète.



















Après une bonne heure de marche, nous parvenons à une énorme ouverture dans la montagne.



Jusque là, je croyais que la spéléogie revenait à emprunter des couloirs, se faufiler dans des crevasses et éventuellement ramper dans la boue en attendant que le plafond se relève. Pas ici. La caverne, que nous remontons pendant deux kilomètres jusqu’à une pièce d’eau, est large comme un hall d’aéroport. Accrochées au plafond, d’immenses stalagtites lâchent depuis des millénaires des gouttes dont le résidu calcaire forme en contrebas de monstrueux stalagmites dont les formes m’évoquent les constructions “biomécaniques” de Geiger pour la série Alien.











En progressant dans l’obscurité de cette cathédrale gothique sépulcrale, je me dis qu’on trouverait difficilement plus belle tanière pour le dragon ombrageux, dont le sang coulerait sous l’écorce du fameux dragonnier. Il ferait d’ailleurs un compagnon idéal pour le phénix, hôte légendaire de l’île depuis l’antiquité.

Plongée multicolore
Après un dîner dans une famille socotri suivi d’une nouvelle nuit sur une plage, nous passons la journée du lendemain à Di Ahmri, un escarpement rocheux donnant sur une zone de plongée protégée. A peine rentré dans l’eau, je découvre une réunion de poissons multicolores occupés à brouter un magnifique corail vert, jaune et mauve. Certains arborent des couleurs arc-en-ciel et un bec de perroquet, d’autres ressemblent à des disques verticaux jaunes, noirs et blancs avec une drôle de bouche en trompette, quelques uns friment avec des rainures bleues électriques et j’en repère trois ou quatre particulièrement bizarres au corps très fin et démesurément allongé, peut-être un mètre vingt de longueur pour deux ou trois doigts d’épaisseur, qui ne ressemblent davantage à des hippocampes étirés qu’à des poissons. Sans oublier une grosse tortue que je suis tout près de plaquer au fond de l’eau en lui faisant le coup de l’attaque du canard plongeur, une pieuvre d’un bon mètre qui s’enfuit avant que je ne parvienne à la saisir par la tentacule, et enfin, mais ça je ne le vois que du rivage, une raie manta farceuse qui se prend pour un dauphin et multiplie les saltos aériens. Malheureusement, mon appareil photo n'est pas amphibie, alors je ne peux vous montrer que ce qui se passe en dehors de l’eau.





Faute de poissons, voici quand même un vautour égyptien.





De la beauté des Socotris
Au début de ce séjour, j’ai parfois l’impression que notre guide s’ennuie avec nous. Il réagit toujours avec un temps de retard, traîne les pieds, mesure chacun de ses gestes. Et puis, en le voyant en compagnie de ses amis, je réalise que cette indolence est générale aux Socotris. Au fond ils sont un peu antillais, ces Arabes. D’ailleurs, ils semblent avoir pas mal de sang africain et indien. La peau mate, les traits fins, le corps délié, ils sont très beaux. Ils portent très élégamment la fotta et le marheb, sortes de jupes longues proches du dhoti indien. Lorsqu’ils se saluent, ils se serrent la main en la portant à leur visage puis se frottent mutuellement le nez un peu comme les Eskimos, c’est très mignon. Ils sont également beaucoup plus détendus que les Yéménites du continent, même leur langue, le socotri, est moins râpeuse que l’arabe. Avec des hommes aussi beaux, les femmes ne doivent pas être mal non plus. On me raconte d’ailleurs que les Saoudiens viennent ici recruter leurs épouses. Les petites filles, en tout cas, sont à croquer. Mais dès qu’elles ont atteint une dizaine d’années, on ne leur voit plus le visage. Il y a quelques années, elles portaient encore de belles robes colorées au petit décolleté carré et un simple fichu sur les cheveux. Aujourd’hui, merci à l’influence wahabite, elles sont presque toutes dissimulées sous ce sinistre assemblage de voiles noirs informes qui ne s’ouvre, dans le meilleur des cas, que pour découvrir les yeux. Mais bon, avec beaucoup de bonne volonté on peut aussi voir le fétichisme de la tenue. Histoire de me dégourdir les idées, j’imagine ces coquines toutes nues sous leur hijab, à moins que ce ne soit leurs petits dessous affriolants que j’entende froufrouter sous le tissu noir.



Sable blanc sur mer turquoise
Bon, j’arrête de me faire du mal. Autant parler plutôt des paysages de l’île. Maintenant flanqué de mes seuls deux Russes, je pars camper à Qalancia, sur la pointe ouest. Imaginez-vous une grande plage de sable blanc parfaitement poudreux donnant sur une mer en dégradé de turquoises qui étale ses paresseuses vaguelettes vers le rivage. Et tout cela, bien entendu, complètement désert en dehors de la présence d'un pêcheur venu faire provision d'appâts.













Nous y attrappons une douzaine de crabes blancs que nous faisons bouillir, mais ils sont trop petits pour nous rassasier et nous finissons par les abandonner aux vautours, visiblement très intéressés.







Finalement, nous nous rabattons sur les huîtres sauvages épargnées par les Socotris, car il est interdit aux musulmans de manger des crustacés crus. Ces gens se privent donc de sexe avant le mariage, de la vue des femmes, de vin, de jambon et aussi d’huîtres. Tant de masochisme laisse pantois, ils doivent bien trouver quelque plaisir dans la frustration.



Le lendemain, nous partons en bateau explorer les vertigineuses falaises de la côte, où nichent des centaines d’oiseaux, dont paraît-il certains rarissimes.

















Nuit trempée dans un canyon
La semaine s’est écoulé, mais je me sens si bien sur l'île que je prolonge mon séjour de trois jours. Seul cette fois, ce qui n’est pas pour me déplaire, je pars en stop pour Diksun, au centre de l’île. C’est un grand plateau parsemé d'adéniums et surplombé par le massif granitique du Haggier. J'y croise ces toutes jeunes filles.









Le plateau est traversé par un oued asséché, le Wadis Doro. Je le parcours pendant deux heures, enjambant les rochers charriés par les crues et photographiant au passage les dragonniers qui le surplombent, faisant fuir sur mon passage les chèvres et les lézards.





Ci-dessous, cette jeune fille me propose du khôl.



Le soir venu, j’installe mon sac de couchage sur un moelleux carré d’herbe verte attenant à une piscine naturelle où les oiseaux viennent se désaltérer. Funeste idée. Je suis réveillé vers minuit par l’humidité du gazon qui a pénétré mon sac de couchage. Tout grelottant dans mon duvet trempé, je ne retrouverai pas le sommeil de la nuit. Le matin venu, je me réchauffe aux premiers rayons de soleil et parviens enfin à m’endormir sur un rocher, mais un Socotri me réveille pour m’inviter à prendre le thé avec sa famille. Impossible de refuser. Les enfants sont ravis, je passe la matinée à les faire rigoler avec des grimaces et à leur faire découvrir le trip-hop.





Lectures solitaires
Puis je file à Omac, au sud de l’île. Après après une série de marchandages serrés avec les chauffeurs qui profitent de l’absence de transports en commun pour extorquer aux autostoppeurs occidentaux des sommes astronomiques, je parviens à cette immense plage jalonnée de broussailles et prends mes quartiers dans une tente sise au milieu d’un enclos de feuilles de palmiers, impeccable pour prévenir les incursions des chèvres. Seul dans le campement, je profite du calme pour achever la lecture des merveilleuses Mémoires d’un gentilhomme corsaire de Edward John Trelawney, le plus beau récit du genre. Après en avoir terminé avec les abordages de frégate anglaise, les pillages de jonque chinoise et les escales épiques dans le Bombay et l’île Maurice du début du XIX° siècle, j’enchaîne avec les brillantes Chroniques japonaises de Nicolas Bouvier, visions abondamment documentées, affectueuses et néanmoins critiques de l’archipel, de sa naissance mythologique à ses mutations de l’après-guerre. Les chèvres, elles aussi, sont intéressées par mes livres, mais c'est le gout du papier qui les attire...



Départ
Histoire de conclure mon séjour en beauté, je retraverse l’île de part en part, tombe sur les restes d'une baleine échouée...



...et passe ma dernière nuit sur le site de plongée de Di Ahmri, où je salue les poissons avant mon envol vers Sanaa. Ensuite, ce sera le moment de partir pour l’Ethiopie, berceau de l’humanité, seul pays d’Afrique jamais colonisé, sanctuaire des dernières tribus intactes du continent, siège d’une Eglise datant du IVème siècle, terre promise des rastas et patrie des plus belles femmes du monde, destination mythique entre toutes dont je rêve depuis des années.

Parcours en Ethiopie

10 - Dolce Vita à Addis Abéba



Addis Abéba (Ethiopie), le 3 avril

Changement d’ambiance
Quel pied l’Afrique ! Je sens le changement d’ambiance dès l’arrivée dans l’avion, où une Yéménite pourtant convenablement voilée croise mon regard deux fois d’affilée sans baisser les yeux. Bouleversé par tant de familiarité, je lui adresse la parole. Et là, carrément, elle me répond ! Elle vient rendre visite à la famille éthiopienne de sa mère, mais avant de se retrouver enfermée à la maison avec ses tantes et ses cousines elle veut passer quelques jours tranquilles à Addis Abeba. Nous nous mettons d’accord pour partager un taxi et chercher ensemble un hôtel, avant d’enchaîner par un tour dans Addis by night. A peine arrivée, elle file prendre sa douche et revient en ayant échangé sa sinistre capeline noire contre une jupe, un décolleté pailleté et des talons hauts ! Maintenant je suis Ethiopienne, me dit-elle en souriant, avant de me raconter avec colère la façon dont les jeunes filles yéménites sont constamment menacées d’opprobre pour les obliger à rester convenables. Puis elle m’emmène dans un restaurant libanais où officie une danseuse du ventre, c’est presque trop. En sortant de table, elle me demande de l’accompagner au nightclub du Hilton, ce qui casse un peu l’ambiance, mais bon. Je suis de si bonne humeur que je tiens une heure à regarder les expats en costard cravate gigoter sur les Bee Gees devant la fontaine artificielle.

Surf sur canapé
Le lendemain, je m’installe chez des gens rencontrés sur Couchsurfing : un jeune Ethiopien avide de rencontres et une vieille baba allemande gentille aussi quoiqu’un peu chafouine.



Ils habitent une maison sobrement décorée avec de jolis meubles en rotin très simples et des tentures locales splendides. La cuisine est tout ce qu’il y a de spartiate avec juste quelques assiettes en terre cuite noire, des couverts en corne de vache, une casserole, une poêle et quelques légumes. Pas de frigo car c’est mauvais pour les aliments, nous sommes bien chez une baba allemande. Dans la cour, qu’ils partagent avec leur propriétaire, on trouve un briard qui étouffe sous ses poils, deux chattes, une chèvre et quelques poules ayant saccagé le plant de beu de Madame, qui leur voue en conséquence une haine tenace. Heureusement elle est végétarienne, les bestioles ne risquent rien. De la musique arrive en permanence de l’autre bout de la rue : un disquaire qui met tous les matins son enceinte dehors avec le volume à bloc.

Les Ethiopiens sont beaux
Les jours suivants sont consacrés à la visite d’Addis Abéba. Je trouve les Ethiopiens très beaux. Ils ont généralement la peau claire, le visage fin et allongé avec un grand front dégagé, et ils ne sont pas très épais. Beaucoup portent la tenue traditionnelle, le gabi, une sorte de toge ou de châle blanc qu’ils drapent autour des épaules en l’accompagnant parfois d’un turban, la grande classe. En dessous, les femmes sont en jupe ou en pantalon à la mode occidentale. Elles se tiennent bien droites et fières, soutiennent tranquillement le regard des hommes, cela fait plaisir à voir. En plus, elles sont souvent très, mais alors très jolies. Voici d'ailleurs leur grand-mère à toutes, que je remercie tous les jours de nous avoir laissé un tel héritage : Dinkinesh alias Lucy...



Les gens sont éduqués, même les chauffeurs de taxi parlent un peu anglais. Quelques uns me citent carrément des livres de géopolitique. J'en rencontre aussi un rasta, qui a joliment aménagé sa voiture.



La langue locale, l’amharique, a sa propre écriture, ça aussi c’est grave la classe. « Merci » se dit « amessegenalou », pour l’ « addition » c’est « issap » et, très vite, je comprends que le « farenje », c’est moi, l’« étranger ». En plus d’être exotique, ça sonne bien. Par contre, le pays est très pauvre. Lorsque le taxi s’arrête devant les églises, on est assailli par des mères de famille au bébé accroché dans le dos, des enfants qui chantent derrière la fenêtre de la voiture, des unijambistes qui exposent leur moignon et des malheureux frappés par la polio qui implorent du regard en rampant sur les mains et un bout de jambe valide.

Dolce Vita
Quant à la ville en elle-même, elle est agréable mais sans véritable charme, avec de grandes avenues bien dégagées longées par de petites maisons et quelques immeubles (d'où le faible nombre de photos dans ce chapitre). Le soir, les gens traînent aux terrasses des cafés, boivent des bières dans les bars, écoutent du reggae, du hip hop, du jazz et aussi pas mal de daube locale. On sent l’envie de s’amuser malgré les difficultés, il y a dans l’air quelque chose d’une Dolce Vita à l’éthiopienne, avec de lointaines réminiscences de la présence italienne de la fin des années 30, qui a laissé dans son sillage pas mal de mauvais souvenirs, mais aussi les pâtes, le cappuccino et quelques jolies maisons pastels. Il y a même un café qui s’appelle le Dolce. Mais la nuit, certains préfèrent courir ! Si l’on fait un peu attention, on découvre un paquet de gens en survêtement qui grimpent au galop les côtes de cette ville perchée à plus de 2000 mètres d’altitude…

Je me sens à l’aise
La grande majorité des Ethiopiens du centre et du nord du pays sont chrétiens. Comme cela fait bien longtemps que je vois dans la Bible un manuel de savoir-vivre enrobé dans un récit à forte tendance mythologique, je ne me sens pas très concerné. Mais il est certain que cela crée des points de repère, que leur vision de la vie et leur sens de la morale me sont plus compréhensibles que ceux des hindous ou des musulmans. Et puis les gens sont décontractés et souriants, tiennent leurs amis par l’épaule ou par la main, se parlent volontiers dans le bus, aident gentiment les étrangers. C’est peut-être parce qu’ils se sont débarrassés des Italiens avant d’être réellement colonisés, mais il me semble qu’ils n’ont pas de ressentiment vis-à-vis des Occidentaux, ce qui simplifie le rapport. Tout cela fait que je me sens vite à l’aise.

Quartier rouge
J’habite dans un quartier surnommé Tchétchénia car, m’explique-t-on, c’est le « bordel ». Effectivement, la grande avenue centrale grouille de petits bars à putes colorés dont les guirlandes clignotent jusqu’au petit matin, illuminant faiblement le trottoir jonché de gravats sur lesquels les clients pissent leur bière. Lorsque je rentre à la maison, les filles me hèlent les unes après les autres, mais elles me font un peu peur avec leur sourire trop engageant et leurs cuissardes sur mini jupe de vinyle blanc. Un soir, j’y bois un verre avec mon hôte éthiopien et, franchement, l’ambiance n’est pas terrible. Les hommes boivent, dansent et rigolent au milieu des filles qui se dandinent mécaniquement en essayant d’avoir l’air sexy et d’accrocher les regards, c’est pathétique. Je m’amuse plus au Bateau ivre, un bar fréquenté par un mélange de Français, d’Africains francophones et d’Ethiopiens qui accueille des concerts de jazz le lundi, et dans les bars traditionnels, où des chanteuses en robe blanche brodées improvisent en se moquant des convives, accompagnées d’un joueur de macincot, un instrument à une corde, pendant que les gens dansent l’ « eskita », qui consiste en un curieux balancement des épaules.

Heure locale
Il me faut aussi me familiariser à la mesure du temps, ce qui n’est pas évident. En Ethiopie, on n’est encore qu’en l’an 2000 et il faut retirer une semaine, l’Eglise orthodoxe locale n’ayant pas suivi les ajustements successifs des papes romains. Le calendrier compte treize mois, dont douze de trente jours et un treizième de cinq ou six jours suivant l’année. Surtout, l’Ethiopie est le seul pays du monde à faire partir son horloge à six heures du matin. Quant ma montre marque dix heures, il s’agit de la quatrième heure du jour et il est donc ici quatre heures. Je trouve le système très pratique, mais il est difficile de s’acclimater car les Ethiopiens passent continuellement d’une horloge à l’autre quand ils parlent avec des étrangers.

Liberté d’expression
Je profite de mes moments de calme pour terminer la mise à jour de mon récit du Yémen, mais ne parviens pas à me connecter à mon blog. Selon les patrons du cybercafé, c’est dû au gouvernement qui limite la liberté d’expression. Il faut dire que le pays n’est pas très au point niveau démocratie. Meles Zenawi, le premier ministre, a annulé les résultats des élections législatives de 2005 qui lui étaient défavorables, réprimé dans le sang plusieurs manifestations et mis en prison les leaders de l’opposition et les journalistes récalcitrants. Les gens grincent des dents, mais sont bien forcés de la jouer profil bas.

11 - Plongée dans l’histoire

Bahar Dar, le 7 avril

Attaque du circuit historique par la face sud
Après une petite semaine à Addis, je me lance dans la découverte du pays. J’attaque le circuit historique, une grande boucle de 2500 km dans le nord du pays, par la ville de Bahar Dar, un capharnaüm de bars, de boutiques et de tables de ping-pong déglinguées. Le soir, les gens vont boire une bière au bord du lac Tanaa en regardant les pélicans...



...auxquels ils jettent de temps en temps un poisson.



Ensuite, ils fument le narguilé, mâchent le khat (ici appelé le tchat) et dansent dans les bars sur d’infâmes tubes de dance éthiopienne gavée de vocoder. Mais ce qui me gêne, c’est moins la musique que l’omniprésence de la prostitution. C’est bien simple, toutes les filles que l’on rencontre dans les bars sont là pour travailler. Vendre son corps est un procédé tout à fait habituel et toléré pour financer ses études, voire tout simplement pour gagner sa vie. Mais évidemment, cela fausse complètement l’ambiance, qui vire du coup assez glauque. Naïf que je suis, j’avais la vague idée que l’Afrique était aussi touché par le sida parce qu’il y régnait une grande liberté sexuelle, ce qui faisait flotter un parfum hédoniste plutôt sympathique sur le continent. Je peux remballer mon fantasme, tout ça est plutôt triste. Un moyen plus rigolo d’occuper ses soirées consiste à suivre le championnat anglais de football. Il suscite dans le pays une véritable hystérie, l’irruption de la télévision par satellite ayant entraîné l’apparition de légions de fans de Manchester, Arsenal, Chelsea et Liverpool. Les maillots de clubs sont partout et on retrouve leurs couleurs peintes sur les bars, les baby foot et parfois mêmes les tables de ping pong. Les soirs de match, c’est bien simple, la vie s’arrête.



Les îles monastiques du lac Tanaa
Mais bon, je suis avant tout à Bahar Dar pour voir le lac Tanaa. Déjà, c’est l’une des sources du Nil, ce qui vous pose son lac. Il est également très poissonneux.
Voici d'ailleurs le petit garcon qui est reparti avec les poissons que j'y ai pêchés avec l'aide d'un jeune du coin.



Mais surtout, il abrite sur ses îles une dizaine de mystérieuses églises monastiques dont le monde ignorait l’existence jusque dans les années 30. Un matin, je pars en exploration sur un petit bateau à moteur avec un petit groupe de Tchèques.



Après trois heures de navigation, nous débarquons sur un débarcadère en pierres, empruntons un petit chemin pierreux serpentant à travers un réseau serré de caféiers, d’orangers, de citronniers et de bananiers, avant de parvenir à une église circulaire en bois assez modeste gardée par un prêtre et un vieux garde.





Il nous fait découvrir la galerie intérieure baignée d’encens qui accueille les fidèles chaque dimanche. Par contre, nous n’avons pas accès au cœur de l’édifice, où repose traditionnellement une copie de l’Arche d’alliance, car celui-ci est réservé au clergé. Les murs sont ornés de peintures naïves illustrant les épisodes classiques de la Bible et en particulier de la vie de Jésus, mais aussi des miracles de Marie, une spécificité locale. Parmi les motifs récurrents, on trouve le fameux cannibale Balahi, qui mangea 78 personnes mais dont l’âme fût sauvée, car il donna une goutte d’eau bénite à un lépreux qui lui en demandait au nom de la Sainte-Vierge. Il y a aussi ce moine méritoire qui pria jour et nuit pendant vingt-trois ans avec une cotte de maille, histoire d’avoir trop chaud la journée et trop froid la nuit. Et bien sûr Saint-Michel et Saint-Georges, le patron de l’Ethiopie, qui transpercent chacun leur dragon.










Toutes les autres îles visitées ensuite affichent peu ou prou le même type d’église avec les mêmes peintures, bien que leur construction se soit étalée entre le XIII° et le XIX° siècle.



Certaines d’entre elles sont interdites aux femmes (et à tous les animaux de sexe féminin !), si bien que je me retrouve seul sur l’une d’elles avec l’autre garçon du bateau pendant que les filles doivent se rabattre sur une malheureuse île mixte. Evidemment, nous profitons de l’occasion pour leur raconter qu’elles ont raté la septième merveille du monde. En même temps, c’est vrai que c’est là que nous tombons sur un petit musée contenant un Ancien Testament du XIV° siècle fabriqué avec les peaux de 216 chèvres, deux magnifiques ombrelles servant à protéger une copie de l’Arche d’alliance et une impressionnante collection de couronnes royales.







Les très pieux rois éthiopiens sont tous passés par le lac Tanaa à un moment ou un autre et le fondateur de Gonder, où j’arriverai d’ici peu, a même abdiqué pour y finir sa vie comme moine. Le soir, je regagne mon hôtel, ravi de la balade mais un peu fatigué par les embruns, et je décide de m'acorder un soin réparatoire. J'ai lu dans le hall qu'il était possible de se faire masser dans sa chambre. Je commande donc une heure de massage pour le lendemain matin, histoire d'assouplir les muscles dès le réveil. A neuf heures, on tape a ma porte et j'ai la surprise et l'avantage de voir entrer non pas une mais deux masseuses !

12 - Awra Amba, une utopie africaine



Awra Amba, le 14 avril

La communauté d’Awra Amba
De retour à Bahar Dar, je grimpe dans un minibus pour la ville de Gonder. Peu après le départ, quelqu’un me parle d’Awra Amba, une communauté villageoise athée pratiquant l’égalité des sexes, qui serait installée dans la campagne à une vingtaine de kilomètres de ma route. Dans le contexte profondément religieux et patriarcal de l’Ethiopie, un tel projet relève du miracle et il me faut voir cela de mes yeux. Je descends donc au bled suivant, emprunte une correspondance qui m’arrête en pleine cambrousse, le chauffeur m’indiquant un chemin boueux au bout duquel je trouverai la communauté. Je chemine sous la pluie pendant deux kilomètres, traversant de jolis paysages de collines et de labours avant d’arriver à Awra Amba. Au premier coup d’œil, le site n’a rien de particulier. Accroché à flanc de coteau, c’est un ensemble de maisons de torchis surmontées d’un toit de chaume pour les plus anciennes, de tôle pour les plus récentes, organisé autour d’un grand arbre.



Je suis gentiment accueilli par un jeune couple parlant anglais qui me fait visiter le village, ses ateliers de tissage, sa machine à moudre le grain, son infirmerie, son hospice et une maison avec son four et son métier à tisser. Le lendemain, je rencontre le fondateur, Zumra, que j’interviewe longuement.



Egalité des sexes
Le projet est effectivement étonnant, d’un modernisme social à faire pâlir bien des démocrates et des féministes occidentaux. Les hommes et les femmes sont rigoureusement égaux, ce qui signifie que les tâches ne sont pas attribuées en fonction du sexe, mais des capacités et des désirs de chacun. Certaines femmes participent à la construction des maisons ou labourent la terre en conduisant les bœufs, sous l’œil atterré des paysans voisins qui viennent faire broyer leur millet dans la machine du village. Réciproquement, les hommes ne rechignent pas à filer le coton, faire tourner les machines à tisser, cuisiner et s’occuper des enfants lorsqu’ils ne sont plus en âge de têter leur mère. Les travaux s’effectuent toujours en équipe et, à la fin de l’année, les bénéfices sont divisés équitablement entre les 104 familles. Mais il ne s’agit pas d’un communisme intégral, car chacun est libre de travailler pour son bénéfice en dehors des six journées de neuf heures de travail dues par semaine à la communauté.

La communauté tire l'essentiel de ses revenus de la confection de vêtements. Après avoir acheté le coton, elle le file. Une activité traditionnellement féminine.






(celle-là, c'est pour rire)

Après le filage, il faut enrouler le fil autour d'un cadre.




(elle est belle, hein ?)

Enfin, on passe au tissage. Il y a des métiers à tisser dans chaque maison, plus une série de machines plus performantes dans deux grands ateliers.










Un petit tour par les travaux des champs...





Là, c'est la machine à moudre du village, qui sert également aux gens des villages voisins.





Ici, un homme cuisant l'injera, scène inimaginable ailleurs en Ethiopie.







A la fontaine...



Contrairement aux usages du pays, ici les femmes ne sont pas les seules à porter le bois.



Et enfin un brin de toilette. Cette photo-là, quand je la montre à des Ethiopiens, ils ont du mal a le croire.



Une éducation impeccable
L’école, une hutte adossée à une petite bibliothèque, est ouverte à tous. Aux enfants bien sûr, mais aussi aux adultes désirant acquérir des connaissances supplémentaires.



Les professeurs sont des villageois qui ont un savoir à partager. Ils donnent des cours d’amharique, d’anglais, de géographie, de mathématiques et, très important, de morale. Il n’y a pas de vol à Awra Amba et, chose inconcevable dans ce pays où la mendicité est omniprésente, pas un enfant ne me demande quoi que ce soit de tout mon séjour. Les règles de vie sont d’ailleurs assez strictes : il est interdit de boire de l’alcool, de fumer et même de boire du café, qui est considéré comme un produit addictif.













Confraternité universelle
Un autre principe régissant la vie d’Awra Amba est la confraternité universelle. Blancs ou noirs, nous sommes tous égaux. C'est pourquoi les visiteurs étrangers paient pour une fois les mêmes tarifs que leurs homologues éthiopiens. Cela représente le quart des prix habituels, qu’il s’agisse des nuitées, des repas et des vêtements confectionnés sur place. Dans le même ordre d’idée, la communauté prend soin de ses anciens. Contrairement aux traditions africaines, ils n’habitent pas avec leur famille, mais dans un hospice où ils sont gratuitement hébergés, nourris et soignés. Une belle vieille dame enturbannée m’explique que ses camarades et elle ont eux-mêmes préféré cette solution à l’hébergement dans leur famille, où ils passaient la journée seuls pendant que tout le monde travaillait. A l’hospice ils sont entre amis de la même génération, leurs enfants et petits-enfants venant les voir en voisins.



Ni chrétien, ni musulman
En ce qui concerne la religion, on ne peut en fait pas parler de pur athéisme, les membres de la communauté considérant qu’il existe un créateur auquel ils ne donnent pas de nom, car « cela divise les hommes ». Mais ils ne suivent aucun rite, disant « préférer le travail à la prière », et ne croient pas à la vie après la mort. Le paradis, ils disent le construire ici-bas, par leur labeur et la solidarité qu’ils se manifestent les uns envers les autres. Ils ne suivent donc pas les fêtes religieuses habituellement chômées dans le pays et ne prennent de vacances que le premier de l’an du calendrier éthiopien, le 11 septembre. Les enterrements sont expédiés sans cérémonie, car « si l’on a quelque chose à dire à quelqu’un, c’est de son vivant qu’il faut le faire ». Même les mariages n’interrompent pas le travail. Les hommes et les femmes peuvent demander indifféremment la main de l’être aimé ou, s’ils sont timides, envoyer un émissaire. Le couple le fait savoir à ses amis et reprend son travail « sans même faire bouillir du thé ». On procède simplement à un test Hiv. La maladie a beau toucher 15% de la population éthiopienne, on m’assure que jamais un cas positif n’a été signalé. Nombre des jeunes de la communauté fréquentent pourtant les universités voisines.


Un fonctionnement démocratique
Il reste la question de la direction de la communauté, un point a priori délicat tant l’influence du fondateur semble importante. La chose est impossible à vérifier en un laps de temps aussi court, mais on m’explique que les questions d’éducation, d’alimentation, de développement etc etc sont respectivement réglées par treize comités élus tous les trois ans et que Zurma ne fait partie que du comité du développement. Quant aux décisions les plus importantes, elles sont mises aux voix de tous les habitants âgés d’au moins dix-huit ans. En cas de litige, on recourt au comité des plaintes, la police n’étant avertie qu’en dernier recours.

En mission messianique
Pour forger les principes de sa communauté, Zurma ne s’est inspiré de personne. Il est tout juste capable d’écrire son nom, n’a jamais lu de livres d’histoire ou de philosophie et a donc nourri ses réflexions de ses seules observations de jeunesse. Dès l’âge de treize ans, il a cherché à convaincre des gens de monter avec lui ce nouveau type de société et y est parvenu à trente ans, en 1972. Mais au début des années quatre-vingts, les villageois voisins choqués par le reniement des bases patriarcales et religieuses traditionnelles ont chassé la communauté de ses terres. Elle a passé plusieurs années à errer dans la misère, la faim et la maladie emportant une vingtaine de ses membres. Pour convaincre les autorités de lui permettre de revenir s’installer à Awra Amba, elle a dû se faire connaître dans les médias locaux. En 1988, elle a obtenu gain de cause. La maîtrise de la communication acquise à cette occasion continue de lui servir et elle est connue aujourd’hui dans toute l’Ethiopie, où elle bénéficie d’une excellente image, comme je m’en rendrai compte par la suite. Convaincue d’être un exemple, elle reçoit chaque année une dizaine de milliers de visiteurs éthiopiens, dont une majorité d’étudiants et de lycéens.



C'est grâce à cette volonté de servir d'exemple au monde extérieur que les habitants d'Awra Ameba sont si ouverts et que je peux si facilement les prendre en photo.








Des principes à la réalité
Tout au long de la semaine que je passe à Awra Amba, je constate que tous ces beaux principes sont réellement appliqués. Les gens sont gentils avec moi, pas polis mais réellement gentils. Je peux me promener seul, mais si je le désire il y a toujours quelqu’un pour m’accompagner et me servir de traducteur. Un jour, alors que je vais à la rivière laver mes vêtements, un garçon me rejoint en courant pour m’aider car, me dit-il en reprenant son souffle, chacun est tenu d’aider son voisin. Une après-midi, les enfants m’invitent à jouer au football avec eux. Jamais je n’avais eu affaire à des adversaires fair-play au point d’applaudir les beaux gestes de l’adversaire. En plus, je dispute le match de ma vie, marque six des dix buts de mon équipe et, ça me gêne mais comme vous insistez je vous le dis, je gagne le surnom de Mr Goal. Mais la gloire ne m’évite pas d’abominables crampes le lendemain matin. Je m’en plains en rigolant à l’infirmière et, en fin de journée, elle toque à la porte de ma chambre pour me proposer un massage ! Son geste n’est que pure générosité, elle s’éclipse au bout d’une heure sans rien demander, refusant jusqu’au coca que je lui proposais. Enfin voilà, je passe une semaine géniale dans cette communauté surnaturelle, assistant même le dernier soir au passage d’une ONG d’Addis Abeba venue remettre un prix d’« ambassadeur de la paix ».



Ce qui provoque, dès le départ des officiels, une fête improvisée à base de chansons, de youyous et de danse.



Le lendemain, je pars pour Gonder, ancienne capitale de l’Ethiopie connue pour son château et ses églises.

13 - Trekking dans les Simien Mountains

Axoum, le 19 avril

Château-fort
Gonder est peuplée de jeunes désoeuvrés qui harcèlent les touristes, mais son patrimoine vaut le détour. Le château, construit avec l’aide des Portugais, donne l’impression de sortir tout droit de l’Europe du Moyen-Age.



Quant à l’église Saint-Georges, la seule épargnée sur quarante-deux brûlées par des envahisseurs soudanais au XVII° siècle, compte un magnifique plafond orné de figures d’anges, dont les grands yeux charmants sont occupés à compter nos péchés en vue du Jugement dernier.





Trekking dans les Simians
Toutefois le grand truc de la région, ce n’est pas Gonder mais les Simien Mountains. Selon certains, il s’agirait du plus beau parcours de randonnée au monde. Je file donc attraper mon bus pour la ville de Dayparc, la ville de départ, à la gare routière par laquelle transite également le bétail. En attendant le départ de mon bus, je vois par la fenêtre une scène qui me rappelle à quel point il ne fait pas bon être un animal dans ce pays. Un berger tente de faire avancer sa chèvre, alors que sa patte arrière est brisée net. Il insiste et insiste encore, sans méchanceté mais sans aucune compassion, regardant sans broncher la patte désarticulée se tordre contre le sol jusqu’à ce que la chèvre se couche sur le côté pour se soustraire à la douleur. Alors finalement, il la prend par les pattes arrières et la manœuvre comme une brouette.
Bref, j'arrive à Dayparc où j’organise l’expédition avec deux jeunes biologistes américains qui viennent de passer un an dans un autre massif montagneux d’Ethiopie à observer des babouins gelada. Un an sous la tente, qu’il pleuve ou qu’il vente, sans se laver pendant des semaines, à noter consciencieusement tous les faits et gestes d’un groupe de singes. Deux allumés.



Nous gagnons le camp de base en voiture, passons la nuit sous la tente et partons le lendemain matin, flanqué de deux gardes armés de kalashnikov (je me demande toujours pourquoi), après avoir confié nos tentes et la nourriture à une mule. Nous cheminons le long d’une crête donnant sur une extraordinaire succession de montagnes, de canyons, de falaises et de précipices, vestige d’une intense activité volcanique.











Tout au long de la marche, nous croisons sur des plateaux d’herbe jaune des chevaux aux flancs maigres marqués par les coups, des ânes couverts de cicatrices visiblement plus résistants aux mauvais traitements, des vaches pas bien grasses non plus et des dizaines de babouins gelada beaucoupp plus en forme.







Tout ce petit monde se partage sans problème le même territoire. Les babouins sont près de 4000 dans le parc et, comme ils ne sont pas farouches, on peut s’en approcher à quelques mètres. Mes deux biologistes m’expliquent qu’ils évoluent par groupes de quatre ou cinq femelles pour un mâle, me montrent les femelles enceintes ou qui sont prêtes à le devenir, ainsi que les manœuvres d’approche des mâles célibataires, m’interprètent les gestuelles et les sons des uns et des autres, c’est passionnant.



Et mon confort ?
Mais ça, c’est la partie sympa de l’histoire. En regardant la chose sous un autre angle, il faut marcher 20 km par jour en avalant des séries de dénivelés épuisants qui nous trimballent entre 3000 et 4000 mètres d’altitude. Suivant le passage des nuages, il fait alternativement un soleil écrasant et un froid de canard attisé par une brise traître. Le soir, je dois me coucher dans ma transpiration sans prendre de douche, ce qui devient rapidement insupportable, d’autant que la crasse provoque une réaction allergique entraînant des démangeaisons qui m’empêchent de m’endormir. Et lorsqu’enfin j’y arrive, je suis réveillé par le froid glacial et l’humidité qui pénètrent sans problème mon sac de couchage taillé pour les pays chauds. Après avoir goûté aux hôtels les plus pouilleux de l’Inde, je me croyais capable de survivre aux pires conditions d’hébergement. En fait, je m’aperçois que je tiens à mon petit confort. Si bien que lorsque je croise une voiture au soir du troisième jour de montagne, je ne laisse pas passer l’occasion de regagner le monde civilisé.





Si cela vous dit d'en voir un peu plus, voici la vidéo que mes deux Américains ont tiré de leur semaine de trekking :

14 - Pâques à Lalibela

Axoum, le 23 avril

Axoum revisité
C’est maintenant le moment de partir pour Axoum, la capitale antique du pays située tout au nord, près de l’Erythrée. J’y parviens après treize heures de route dans une série de camions qui cahotent au ralenti sur une piste zigzaguant au milieu d’un panorama spectaculaire, en doublant des femmes qui portent des fardeaux de bois aussi gros qu’elles. Après une nuit de repos, j’attaque la visite du site avec un guide un peu exalté qui interprète joyeusement les vestiges à sa façon. Nous commençons par l’extraordinaire champ des obélisques, dont certains auraient 5000 ans. Le plus gros, qui fait 33 mètres, gît sur le sol depuis toujours. Mais au contraire des différentes sources qui affirment qu’il se serait effondré peu après son érection, probablement à cause d’une erreur des bâtisseurs, mon guide prétend que ce sont les Egyptiens qui ont ourdi l’affaire.



Nous explorons ensuite un passage sous-terrain généralement présenté comme la tombe d’un roi du VI° siècle avant JC, mais qui s’avérerait selon mon informateur être les fondations de la fameuse tour de Babel !



Car pour lui, aucun doute, Axoum est la fameuse Babel de l’Antiquité... Profitant de l’effet de surprise, il enfonce le clou, assurant qu’à son apogée le royaume axoumite dominait l’Ethiopie, mais aussi l’Egypte (qui ne serait en fait que le prolongement de l’Ethiopie), la péninsule arabique, Israël, l’Inde et jusqu’au Sri Lanka... La journée se passe, les scoops continuent de s’enchaîner. Mon guide, expert en datation au carbone 14, est formel. La tombe du roi Isana, déjà impressionnante lorsque l’on sait qu’elle est contemporaine du Christ, passe à la catégorie supérieure en devenant la dernière demeure de Noé.





Enfin, de belles ruines que la légende locale identifiait déjà généreusement au palais de la reine de Sabah, recèle un autel dédié aux sacrifices qui le désignerait en fait comme le palais d’Abraham.



On a retrouvé l’Arche d’alliance
Le lendemain, les révélations reprennent, cette fois-ci avec un prêtre en bonne et due forme qui me présente la robe d’évêque de Frumentus, l’évangélisateur syrien de l’Ethiopie, miraculeusement préservée depuis le IV° siècle. Mais le clou du spectacle, c’est un modeste chapiteau dans le jardin de l’église Notre-Dame de Sion. Il abriterait l’Arche d’alliance ramenée d’Israël aux alentours de 900 av JC par Menelik, le fils du roi Salomon et de la reine de Sabah.



Il est malheureusement impossible de le voir, sous peine d’être immédiatement frappé par la foudre. Seul un moine qui transmet son privilège de génération en génération serait autorisé à contempler la merveille. Il me faudra donc me fier à mon guide, qui se fie au fameux moine, qui lui-même se cache pour cause de préparation pascale. Je l’aurais bien cuisiné aussi, mais heureusement pour lui je n’ai pas le temps d’attendre : mon avion décolle pour les églises troglodytes de Lalibela, a priori la plus belle étape de mon séjour en Ethiopie.

Lalibela, le 30 avril

Une Eglise proche des origines
J’arrive en début d’après-midi dans ce village plutôt paisible malgré sa renommée. Ce soir, c’est Pâques. Je commence par faire un tour au marché aux bestiaux où les Ethiopiens achètent les chèvres qu’ils vont manger à l’issue de la veillée.



Car le Carême leur impose de s’abstenir de viande, de poisson, d’alcool et de relations sexuelles depuis 55 jours. Soit les 40 jours que Jésus a passé à jeûner dans le désert, auquel ils ont rajouté une semaine de préparation plus la semaine de la Passion. Les chrétiens d’ici sont des durs à cuire, les plus fervents jeûnent chaque mercredi et vendredi de l’année jusqu’à 15h, et le dimanche matin avant d’aller à la messe. Ils respectent également les interdits alimentaires juifs, si bien qu’on ne trouve pas de porc dans le pays puisque l’autre moitié de la population est musulmane. Un prêtre m’assure carrément que les fumeurs de cigarettes et les mâcheurs de khat sont maudits sur sept générations ! L’Eglise éthiopienne est en fait restée très proche des origines car elle a presque toujours vécu isolée du monde chrétien.

La Jérusalem noire
Maintenant que je vous ai situé un minimum le cadre, retour à Lalibela. Après le marché aux bestiaux, j’explore la « Jérusalem noire », ce célèbre ensemble de onze églises troglodytes voulues à la fin du XII° siècle par le roi Lalibela pour servir de substitut à Jérusalem occupée par les Sarrasins. Le spectacle est inouï. Par endroits, le rocher a été creusé à la verticale, d’immenses blocs ayant été dégagés avant d’être sculptés. Ailleurs, seule la façade de l’église a été découpée sur le rocher, comme un bas-relief. Ou bien encore, c’est juste l’intérieur de la pierre qui a été creusé. Les travaux, qui se seraient étalés entre 1166 et 1189, ont dû être titanesques. On commence par la plus hallucinante, celle de Saint-Georges, le patron de l'Ethiopie :













Celle de Saint-Georges, que je vous montrais tout à l'heure, dispose d’une petite curiosité suplémentaire avec cette niche adjacente où l’on expose les cadavres de pélerins morts il y a plusieurs siècles, aux jambes miraculeusement séchées par la chaleur.



En levant la tête, on trouve dans tous les coins des prêtres en train de lire la Bible ou de papoter. Ce sont des séculiers, à Lalibela ils sont 670 à habiter dans leur maison avec leur famille.









Il y en a même qui font les malins.



Et puis bien sûr on y trouve aussi pas mal de fidèles, qui trottinent toute la journée autour des églises.





Les onze églises sont reliées par un système de couloirs ponctués d’antichambres, le plus long faisant 73 mètres. Comme sur le lac Tanaa, chaque église a sa réplique de l’Arche d’alliance, cachée derrière un rideau dans le Saint des saints. Par contre, la décoration est nettement plus variée. Il y a des tabernacles, une variété hallucinante de croix plus sophistiquées les unes que les autres, des apôtres sculptés comme des gisants, des Christ en croix, des bas-reliefs chargés de symboles occultes, des peintures de martyrs dans tous les sens et, ici encore, des légions de Saint-Georges et de Saint-Michel embrochant des troupeaux de dragons.





Pâques à la mode du IV° siècle
En plus, ce soir c’est Pâques. Pour le coup, j’ai eu du nez. Au début, je m’affole un peu en apprenant que la veillée pascale dure sept heures, de vingt heures à trois heures du matin. En France, quand Noël arrive, j’esquive par tous les moyens. Et bien là, je vis l’un des trucs les plus hallucinants de ma vie. L’église Bet Madalanem est quasiment inaccessible, il faut marcher entre les corps de centaines de fidèles enroulés dans leur gabi blanc à même le sol, épuisés par un jeûne ultime et complet de 24h minimum, 72h pour les plus acharnés. Quelques uns sont debouts face au mur, embrassent la pierre ou suivent la liturgie avec leur Bible.





Au milieu de l’assistance, les prêtres dans leur livrée blanche, or ou rouge, la tête coiffée d’une sorte de tiare, chantent en ge’ez pendant des heures en balançant leur crosse et en agitant d’étranges hochets pendant que l’un d’eux lit un extrait d’Evangile à la lueur d’une bougie, avant de laisser la place à une nouvelle mélopée un peu plus forte, cette fois-ci rythmée par le gigantesque tam-tam d’un diacre. Cela réveille une partie de l’assistance, on entend des youyous monter du sol, quelques uns tentent de se relever en marchant sur leurs voisins. Puis l’agitation passe et tout le monde se replonge dans son état de dévotion ensommeillée. Et ça dure, ça dure… Au bout d’un moment, quelqu’un s’endort sur ma jambe et je reste longtemps sans bouger.












Vers 23h, je m’arrache à la foule et gagne Bete Gabriel, l’église Saint-Gabriel, où les fidèles, nettement plus réveillés, m’accueillent avec de grands sourires en m’expliquant que j’arrive pour les bougies, dont la flamme représente la présence du Christ. Effectivement, des bougies ne tardent pas à être distribuées.



Lorsque tout le monde a allumé la sienne, une mini procession s’organise en rond dans la pièce derrière l’icône de la Vierge Marie, protégée par une ombrelle et suivie par un nouveau diacre percussionniste en pleine bourre.







C’est ensuite le moment de la prière à Saint-Gabriel, tout le monde s’incline jusqu’à terre. Puis un prêtre asperge ses ouailles d’eau bénite. Quand je dis qu’il asperge, il n’envoie pas trois gouttes comme chez nous, c’est une douche que je prends dans la figure, l’eau me dégouline dans les yeux et dans le cou, à cette heure de la nuit ça fait très froid.

Je bas en retraite vers Bete Mariam. Il est minuit, la messe à proprement parler ne commence que maintenant. En tant que non orthodoxe, je ne suis pas admis dans l’enceinte, donc je reste dans la cour où les prêtres enchaînent les solos, tandis que les silhouettes blanches des fidèles s’assoupissent de plus en plus sur les murs d’enceinte.











Il est trois heures du matin, la veillée s’achève enfin. Chacun se relève et rentre chez lui partager le mouton ou la chèvre en famille. Trois familles ont la gentillesse de m’inviter chez elles et je finis la nuit au radar chez des inconnus, entre plats de viande, café et vin de miel.


Addis Abeba, le 1er mai

Le plein de musique
Je repasse quelques jours à Addis Abeba. J’y retrouve la maison, les chattes, les poules et le chien, ce dernier très occupé à suçoter la tête de sa copine la chèvre qui y est passée à la casserole pour Pâques. Je profite de mon séjour pour sortir un peu et rencontrer quelques nouvelles têtes, dont un Londonien francophone charmant qui est venu passer un an en Ethiopie, histoire de changer de son job de psy. Il est également DJ dans un sound system de reggae depuis dix ans, tout en connaissant très bien l’ensemble des musiques électroniques, ainsi que le jazz américain et éthiopien. Il me donne 50 gigas de musique et me retrouve à la tête d’une collection inespérée de Lee Scratch Perry, Ashtech, Boards of Canada, Miles Davis, Tortoise, Mixmaster Morris, Plaid, Arovane, Portable, Theo Parrish, Herbert, KLF, Kid Koala… Ouh la la je vous dis que ça !!! Là, c’est une photo de nous aux championnats d’Afrique organisés à Addis Abeba, où les coureurs éthiopiens ratiboisent la concurrence en fond et en demi-fond.



La preuve, avec Kenesise Bekele et son frère qui mettent la pâtée aux Kenyans :



Et ça, c'est Haile Gebresselassie, la grande star de l'athlétisme éthiopien, qui fait coucou déguisé en docteur honorus causa d'une université anglaise qui le sponsorise.



Harar, le 7 mai

Au pays de Rimbaud
Après un mois en Ethiopie, je décide d’une escapade hors du pays. Par deux fois, des voyageurs m’ont conseillé de faire un reportage sur le Somaliland, une région de la Somalie qui s’en tire plutôt bien depuis qu’elle a fait sécession en 1991 à l’issue d’une épouvantable guerre civile. Tandis que son encombrant voisin n’en finit plus de s’enfoncer dans le chaos, elle vit en paix, construit lentement sa démocratie, bat monnaie, a ouvert plusieurs universités et connaît un début de relance économique. Pourtant la communauté internationale refuse de reconnaître sa souveraineté et il n’y a jamais une ligne sur elle dans les médias occidentaux. En fait, j’ignorais jusqu’à son nom avant d’arriver dans la région. Bref, c’est un sujet quasiment vierge et l’occasion de voyager hors des sentiers battus. Pour parvenir au Somaliland, je passe par la légendaire ville d’Harar, à l’est de l’Ethiopie, interdite au chrétiens jusqu’au milieu du XIX° siècle. J’y passe une journée, le temps d’admirer son enceinte fortifiée, ses belles maisons blanches et ses mosquées, de visiter la supposée maison de Rimbaud et de jeter un coup d’œil au repas des hyènes, qui descendent tous les soirs de la montagne pour se faire nourrir par les locaux.

Parcours au Somaliland

15 - Reportage au Somaliland



Hargeissa (Somaliland), le 24 mai

Une ville encore sinistrée
Je pars au petit matin pour le Somaliland. La frontière est un grand marché anarchique où Somalilandais et Ethiopiens vendent et achètent des animaux, des pompes à eau et des baskets chinoises, au beau milieu de déchetteries sauvages et de milliers de sacs plastiques accrochés aux arbustes. Je monte rapidement dans un taxi collectif pour la capitale Hargeissa et traverse de grandes étendues semi-désertiques parsemées de troupeaux de chèvres de moutons. A l’arrivée à Hargeissa, je réalise que le pays est encore très marqué par la guerre. Plus de quinze ans après la fin des combats, les maisons détruites sont toujours très nombreuses, les rues ne sont pas bitumées, des carcasses de voitures traînent ici et là. Hargeissa a été rasée à 80%, bombardée méthodiquement par des Mig pilotés par des mercenaires sud-africains qui faisaient l’aller et retour à partir de l’aéroport de la ville. Maigre revanche, l’un de ces avions est exhibé sur une place où il constitue le seul monument de la ville.



Mais la vie reprend. Le centre-ville est un immense soukh aux échoppes croulant sous des amoncellements de chaussures, de shampoings, de fruits, de parfums et, bien sûr, de khat.









Les changeurs d’argent sont assis derrière les montagnes de billets, signe d’inflation galopante mais également de sécurité. Pourrait-on, en France, étaler dans la rue des milliers d’euros sans provoquer des émeutes ?





Je n’ai pas de Lonely Planet pour m’orienter, je ne connais personne, ce qui fait que je suis complètement paumé. En fait, c’est assez excitant. Les gens n’ont visiblement pas l’habitude de voir des blancs. Tout le monde me regarde, m’adresse la parole ou m’évite ostensiblement, en tout cas ma présence fait réagir. Vers 23h, alors que je discute le bout de gras avec un soldat d’origine djiboutienne, une berline s’arrête devant nous. C’est le ministre de la justice qui s’inquiète pour ma sécurité. Sans me demander mon avis, il me fait grimper dans sa voiture et me ramène à mon hôtel, m’expliquant que les frontières de son pays sont grandes ouvertes avec la Somalie, que les nuits sont dangereuses et qu’il n’est pas question qu’il m’arrive quoi que ce soit.

Questions au gouvernement
Le lendemain, je rencontre deux Somalilandais issus de la diaspora qui sont rentrés pour aider à la reconstruction. Ils sont plutôt à l’aise financièrement et ne demandent qu’à m’aider sans contrepartie, juste parce qu’ils espèrent que je ferai de la publicité au Somaliland afin qu’il obtienne sa reconnaissance. Alors que nous discutons dans le hall de l’hôtel, nos voisins leur disent quelque chose que je ne comprends pas. Immédiatement, mes deux camarades me sortent de la pièce et insistent pour me déménager, assurant que ce sont des islamistes qui m’auraient menacé. Puisqu’ils le disent… Je me retrouve non plus au cœur de la cité, mais dans le quartier des ministères. C’est moins vivant comme ambiance, mais j’en profite pour lancer sérieusement mon enquête auprès du gouvernement. Le protocole est singulièrement léger. Pour rencontrer un ministre, il suffit de frapper à sa porte et, lorsqu’il n’est pas disponible immédiatement, on prend rendez-vous pour le lendemain. Je passe donc les deux semaines suivantes à interviewer le président, la moitié du gouvernement, un ambassadeur, le secrétaire général du Sénat et le président de l’un des deux principaux partis d’opposition, sans oublier une tripotée de représentants d’Ong et d’associations. Bon allez, j'ai pitié, je ne vous mets que le président et l'assemblée nationale.





Excursion dans le pays
En plus des interviews, je voudrais bien visiter le pays. Mais en raison des consignes de sécurité, il m’est impossible de voyager en taxi collectif comme tout le monde. Il me faut louer une jeep à 80 dollars par jour, plus un garde du corps à 10 dollars... Je fais ma pleureuse auprès du ministre du tourisme, qui a très envie que j’écrive que son pays est magnifique, et c’est finalement son directeur de cabinet qui m’emmène dans sa voiture ! J’embarque dans l’expédition une journaliste du Washington Post (dont voici le blog : africanheroes.tumblr.com), et nous partons en vadrouille tous les trois, sous la surveillance étroite d’un garde du corps. Pour commencer, nous visitons le rocher de Las Geel, dans lequel des chercheurs français ont récemment découvert de magnifiques peintures datant de 5000 ans qui représentent des girafes, des éléphants et des vaches.









Nous continuons ensuite notre chemin à travers le sempiternel désert de broussaille, avant d’arriver au port de Berbera, une ancienne base soviétique puis américaine, largement détruit pendant la guerre et aujourd’hui encore un peu assoupi.









C’est là, autour d’un somptueux rôti de chèvre, que nous apprenons que la mère de notre directeur de cabinet est une légende révérée dans tout le pays. A l’âge de douze ans, alors qu’elle était déjà promise, un poète s’est épris d’elle et lui a écrit des poèmes fulgurants avant de finir par mourir d’amour. Les Somalis, grands romantiques et fous de poésie, connaissent tous l’histoire et à chaque fois que notre guide donne son nom, c’est tout de suite un grand moment d’émotion.



Nous terminons par l’université de Burao, connue pour son grand marché au bétail...



...et par la ville de Sheikh, perdue dans un joli décor de moyenne montagne où s'ébattent des troupeaux de chèvres.



Deux enseignants anglais y ont été assassinés il y a quelques années, ce qui inquiète considérablement la journaliste américaine, mais aujourd'hui tout se passe bien. Puis nous profitons du coucher de soleil et regagnons Hargeissa de nuit.



Mœurs barbares
C’est excitant cette enquête sur ce pays en construction, ça me change de mes papiers habituels (d'ailleurs, si vous voulez lire le résultat, il figure à la fin du blog). Mais bon, la vie à Hargeissa ce n’est pas la fête non plus. Le soir il n’y a rigoureusement rien à faire, tout le monde se couche avec les poules. On n’y trouve pas un cinéma, pas un bistrot et évidemment rien qui ressemble à une salle de concert. Bien entendu, il est également inenvisageable de conter fleurette. Déjà, les filles sont planquées dans leur famille. Et de toute façon, elles ont toutes été excisées de façon particulièrement abominable. En gros, on leur a retiré les parties sensibles avant de leur recoudre le tout pour être bien sûr qu’elles restent tranquilles ! Non mais quand même, on n’a pas idée. D’après les Somalilandais, ces horreurs auraient commencé avec les Egyptiens de l’Antiquité qui n’avaient pas confiance en leurs épouses lorsqu’ils partaient à la guerre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus lié à une quelconque domination masculine, c’est devenu une stricte affaire de femmes dont les hommes sont soigneusement tenus à l’écart. Depuis peu, m’explique la ministre de la famille, des campagnes de prévention assurent que ces mutilations ne sont pas exigées par le Coran et une légère évolution commence à émerger.



Harar, le 26 mai

Femmes, je vous aime
Après ce séjour studieux au Somaliland, je reprends le chemin de l’Ethiopie, en voiture et en bus. Et s’il y a bien un truc que j’adore dans les bus africains, c’est que tout le monde se parle. A un moment, quelqu’un me demande si je suis marié, on en vient à parler de polygamie. Les voisins interviennent immédiatement par le biais de deux passagers qui assurent la traduction. Comme c’est un bus de musulmans bien traditionnels, tout le monde défend la polygamie et, en quelques minutes, je me retrouve aux prises avec la moitié des passagers et en particulier avec les femmes, qui sont les plus ardentes à défendre le droit de partager leur mari. Il n’empêche qu’une fois la discussion apaisée, c’est chez un débonnaire polygame de la ville de Jijinka que je me fais inviter pour la nuit. Il a une femme ici et une autre à Hargeissa, qui lui ont déjà donné deux garçons et deux filles. Mais comme il veut beaucoup plus d’enfants, il pense à prendre une troisième épouse, une blanche cette fois-ci. Je lui conseille une Socotri, lui vante leur beauté et leur discrétion, mais non, il veut une Européenne. Ben voyons. La prochaine touriste allemande sera sûrement contente de changer de vie. Bref, on rigole bien, il me reçoit comme un prince et je passe une excellente soirée. Le lendemain, après un rapide passage à Harare pour visiter les champs de khat, je prends le bus de nuit pour Addis Abéba.

Parcours en Ethiopie

16 - Les rastas de Shashamane

Addis Abeba, le 15 juin

Transit
Je passe quelques jours à Addis pour écrire quelques textes en retard et faire l’interview du patriarche de l’église d’Ethiopie, histoire de compléter mon papier sur Lalibela, en attendant mes visas kényan et iranien.



Comme les choses traînent, j’en profite pour partir à la recherche d’un partenaire de ping pong. Dans l’avion qui m’amenait du Yémen quelques semaines plus tôt, j’ai acheté sa raquette de rechange à un entraîneur djiboutien qui m’assurait que j’arrivais dans un pays passionné par ce sport qui a bercé mon adolescence. Dans un gymnase, je tombe sur un joueur qui est partant pour me retrouver après son entraînement, et nous enchaînons plusieurs après-midis de parties acharnées. En fait, c’est le numéro trois éthiopien. Je prends quelques branlées mémorables, mais quel pied !
Un soir, je retrouve mon pote anglais. Il est en train de s’organiser pour monter un bar de reggae avec quelques ordinateurs pour que les jeunes Ethiopiens puisse apprendre à manier des logiciels de musique. C’est une excellente idée : ici on adore le reggae, mais il n’existe aucun endroit où écouter du son pointu. Il me propose d’y programmer également de la techno… Ca me fait bien envie, mais pour ça il faudrait que je reste en Ethiopie.
Pendant ces quelques jours, je rencontre aussi Nicolas, un Chypriote . Ancien conseiller financier, il voyage depuis cinq ans en travaillant comme guide pour les touristes, serveur, professeur de langue, manutentionnaire, bénévole pour des Ong… Nous nous entendons bien et filons ensemble pour Shashamane, où je veux faire un reportage sur une communauté rasta jamaïcaine.



Shashamane, le 27 juin

Un mythe rasta
Avant d’arriver, j’épluche le Net pour savoir où je mets les pieds. La communauté est installée à Shashamane depuis les années 60, à l’invitation d’Haile Selassie qui voulait remercier la diaspora afro-américaine de l’avoir aidé dans son effort de guerre contre les Italiens entre 1935 et 41. L’appel a été principalement entendu par les rastafariens jamaïcains, qui voyaient en lui le Messie noir et en l’Ethiopie la terre promise. C’est la raison pour laquelle on retrouve le thème de Shashamane dans beaucoup de chansons de roots reggae. C’est une terre mythique que je m’apprête à découvrir.

Premier contact difficile
Le premier contact, de nuit, est un peu rude. La ville de Shashamane est déprimante, un alignement gris d’hôtels de passe et de gargottes puantes. La rue est plongée dans une semi obscurité mollement combattue par les lumières de quelques bars et les phares des voitures. A notre sortie du bus, des jeunes nous emboîtent le pas et, malgré nos efforts, nous suivent d’hôtel en hôtel pour toucher une commission sur le prix de notre chambre. Un délice, cet endroit. Le lendemain matin, nous nous rendons dans la communauté rasta, installée dans les faubourgs à deux kilomètres de là. De la route, le nouvel arrivant ne distingue pas grand chose : une boutique de souvenirs délavée, une épicerie avec un lion de Juda et un portrait d’Haile Selassie peints sur le mur, un musée fermé, des gamins qui traînent. Finalement, un Trinidadien massif nous emmène au QG des Douze Tribus d’Israël, l’organisation chargée du rapatriement des rastas. Trois minutes plus tard, il nous somme de signer le livre d’or et de faire une donation. Nous refusons de céder au racket mais sommes tout de même présentés à deux vieux Jamaïcains. Quand je leur explique que je veux faire un article, ils me répondent que les informations dont ils sont les dépositaires sont précieuses et ils me demandent 1000 birs (80 euros) ! Je négocie pour la moitié en me demandant si c’est bien raisonnable. Mais comme je ne les sens pas du tout, je réclame une heure d’interview garantie, avec paiement à la fin. Ils prennent la mouche, refusent et nous mettent à la porte. Ca commence bien.



Prêtre nyabinghi
Quelqu’un nous a parlé d’une église, nous décidons d’aller voir le prêtre pour lui demander de l’aide. Un gamin nous y emmène. C’est une église nyabinghi, dont le culte né dans les années 30 en Jamaïque est un syncrétisme de protestantisme, d’animisme et d’afrocentrisme organisé autour du culte de Ras Tafari, le nom de baptême d’Haile Selassie.



Le prêtre, que l’on nous présente sous le nom de Bongo Rocky, est lui aussi un vieux Jamaïcain. En nous voyant, il s’enflamme et part dans une diatribe contre le monde occidental qui a organisé l’esclavage et pour qui le moment est venu de payer. Puis, encouragé par sa femme (à barbe !), il m’encourage à lancer le mouvement de réparation en versant de l’argent pour ses bonnes oeuvres. Je lui propose un billet de 100, l’équivalent de cinq repas, il me demande si je veux parler de dollars ou d’euros… Il s’échauffe encore un peu et il ne lui faut pas trente secondes pour nous mettre dehors. Et de deux ! Avec Nicolas, on se regarde, abasourdis. Alors c’est ça, le cœur de la communauté rasta ? Pour me venger, je vous mets la photo de la femme à barbe, que je reussirai à prendre un peu plus tard par traîtrise.



Lodge rasta
Le gamin qui nous a guidés à l’église nous emmène à un lodge tenu par deux Français. Peut-être allons-nous rencontrer quelqu’un qui veut bien nous parler gratuitement ? Gagné. Lui, Alex, est un Antillais de Paris, au look impressionnant avec ses dreads de près de deux mètres et sa tenue éthiopienne traditionnelle, et elle, Sandrine, est une Niçoise blonde et charmante. Leur lodge est splendide : une chaumière comme dans les contes de fées, trois ravissantes cases respectant l’architecture traditionnelle de la région, un grand potager, des chevaux, des poules et trois chiens. Le tout peint aux couleurs rastas, avec, accrochés un peu partout, des portraits de l’empereur, de l’impératrice et de Bob Marley. Un petit paradis rasta.







Je décide de revenir m’installer ici le lendemain. Mais il était écrit que la journée serait pénible jusqu’au bout. Sur la route du retour, le gamin qui nous avait montré le chemin nous réclame 200 birs. Le ton monte, il menace de nous casser la figure, fait appel à ses amis qui affluent dans l’obscurité… Finalement on s’en tire pour 20 birs et une bordée de menaces, mais c’était moins une.

Explications
Le lendemain, les choses se passent mieux. Je prends pension chez Alex et Sandrine, où je commence la journée par quelques parties d'échecs avec un vieux rasta jamaïcain en écoutant de vieux tubes de Junior Murvin et Toots and the Maytals. L'après-midi, ils me présentent à leurs amis, qui me présentent aux leurs, ça s’enchaîne. Grâce aux explications des uns et des autres, je comprends un peu mieux la fraîcheur de l’accueil de la veille. Les habitants de Shashamane ont quitté la terre où ils sont nés, en général les Caraïbes, car elle était pour eux synonyme d’esclavage, et ils ont une conscience aiguë de la souffrance infligée par les blancs à leurs ancêtres. Certains reprochent en plus aux journalistes passés ici de n’envoyer jamais leurs articles et, surtout, de présenter systématiquement leur communauté sous un mauvais jour. Il est certain que nous devrions donner plus souvent des nouvelles de nos papiers, mais pour la mauvaise presse il faut avouer qu’il y a de quoi être tenté. Car il n’y a pas que l’accueil qui pose souci. Franchement, on a déjà vu mieux comme terre promise. Le village rasta chanté en Jamaïque n’a jamais réellement existé. Le rapatriement a mis trop de temps à s’organiser et, durant la vingtaine d’années qui a suivi le don de la terre par Haile Selassie, les Ethiopiens ont eu tout le temps de prendre possession des lieux. La situation s’est encore aggravée en 1974 quand, après avoir destitué l’empereur, le pouvoir communiste a nationalisé le terrain avant de n’en rendre qu’une infime parcelle à ses propriétaires. Ce n’est donc pas un village rasta, mais une minorité rasta dans un village éthiopien qui se trouve à Shashamane.

Village vert
L’endroit est plutôt mignon. C’est un ensemble de lopins de terre cultivés autour de maisons, souvent des chaumières. Dans les allées, je croise des poules en vadrouille avec leurs poussins, des ânes avec une patte pliée par une corde pour les empêcher de partir trop loin, des vaches affreusement maigres et des groupes d’enfants éthiopiens qui me courent après en criant « You ! Money ! ». Un paysage typique du pays, en somme.







La nuit, mieux vaut éviter de rentrer tard car les hyènes sont de sortie, ce qui fait aboyer les chiens. Il paraît aussi qu’il y a des agressions. Mais le vrai problème, c’est l’absence de vie communautaire. Il manque un marché ou un bar où les rastas puissent se retrouver. L’ambiance est un peu tristoune, je comprends que des journalistes aient parlé de désillusion. Heureusement, le vendredi soir tout le monde, jeunes et vieux, se rassemble pour écouter du son avec une bière et un joint au QG des Douze Tribus, qui est équipé d’un sound system conséquent. Les gens sont là pour kiffer, ils discutent plutôt facilement avec les étrangers, enfin. Sinon, comme centre de vie communautaire, il y a aussi l'ecole rasta, qui accueille également les petits Ethiopiens de souche.



Chacun sa religion
En quelques jours, je remplis tout un cahier d’interviews entre les anciens, la directrice de l’école, les nouveaux arrivants, les enfants, les Ethiopiens… Tous sont très croyants, mais on est loin d’une religion organisée. Les rasta lisent assidûment la Bible, suivant l’adage « un chapitre par jour tient le diable à distance ». Certains respectent également le régime Ital de la secte des Nazaréens, à laquelle aurait appartenu Jésus. C’est-à-dire qu’ils se passent de viande, de poissons, d’œufs, de laitages et d’alcool, même si beaucoup s’arrogent des dérogations. En fait, il s’agit surtout de prendre soin de sa santé en vivant en accord avec la nature. Les légumes cultivés ici sont tous bio, ainsi que les plantes médicinales, qui sont préférées aux médicaments. Ils voient aussi la cigarette d’un très mauvais œil, mais ils s’appuient sur un bricolage de citations bibliques censé démontrer que la consommation de ganja est un sacrement – même si tous ne fument pas. Mais comme me l'explique une jeune femme, beaucoup en abusent, si bien qu'"ils tombent comme des mouches après cinquante ans".
S’ils vénèrent tous Haile Selassie, ils ne sont pas d’accord sur sa nature. Certains le voient comme le Christ de retour sur Terre, le Messie noir. Ceux-là me racontent d’ailleurs que le Jésus que nous connaissons était noir, tout comme le véritable peuple d’Israël. Le peuple élu serait donc en fait le peuple noir. On me cite la parabole d’une non juive qui demande à Jésus de soigner son fils. Comme il lui rappelle son statut, elle lui répond qu’elle est prête à grignoter sous la table les miettes du repas du peuple élu comme une chienne le fait avec son maître, ce qui ravit Jésus... En conséquence, les blancs devraient accepter de s’humilier pour récupérer les miettes du festin des noirs ! Et c’est une rasta blanche qui me raconte ça. D’autres, moins à bloc, pensent qu’Haile Selassie était simplement un homme éclairé par Dieu.
Le souci, si souci il y a, c’est qu’il n’existe pas de dogme écrit, qu’Haile Selassie n’a jamais reconnu sa divinité et, a fortiori, jamais organisé son culte. Ce qui laisse la voie ouverte à toutes les interprétations. Alex et Sandrine par exemple, qui sont persuadés que Ras Tafari et Jésus ne font qu’un, sont très pieux. Ils lisent la Bible tous les jours, vivent de la façon la plus charitable possible, récitent le benedicite, le Notre Père et le Je vous salue Marie en amarhique avant chaque repas et racontent à leurs enfants que c’est Jah qui les punit lorsqu’ils se cognent contre un meuble après avoir fait une bêtise. J’ai l’impression d’être chez des cathos tradis avec des dreads ! Faute de mieux, le meilleur moyen qu’ils ont trouvé pour emprunter les traces de « Sa Majesté » a été de se faire baptiser par l’Eglise orthodoxe à Lalibela. Ce qui signifie que des prêtres éthiopiens ont accepté de baptiser des gens qui prenaient leur empereur mort pour le Christ ! La suite de l’histoire est plus triste. Quand le curé de l’église orthodoxe de Shashamane a vu débarquer ce couple d’étrangers, il a flairé la bonne affaire et leur a demandé 1000 birs (80 euros) pour accepter de les accueillir ! Après qu’ils aient versé l’argent, pas gêné, il a enchaîné en leur demandant combien ils comptaient donner chaque mois… Du coup, ils restent prier chez eux.

Rastas perchés
Au fil de mes interviews, je rencontre aussi un paquet d’illuminés. Déjà, la moitié des gens avec qui je passe un peu de temps m’expliquent qu’ils sont persuadés que des sociétés secrètes ont infiltré Babylone et l’entraînent dans sa chute. Un ancien me cite David Icke, un écrivain américain dont j’ai lu un livre où il expliquait que la reine d’Angleterre est un reptile extraterrestre.
Je rencontre aussi sur un Antillais hyper mystique qui est venu par la route à partir de l’Egypte après être sorti d’hôpital psychiatrique en France. Il me raconte que sa croisière sur le Nil a été très pénible car, la nuit, il ne supportait pas les prières à Allah des « noirs sauvages qui n’ont pas eu la révélation »… Au Soudan, il s’est fait enfermer quelques jours ou quelques semaines, je n’ai bien compris si c’était pour absence de papiers ou parce que des forces occultes l’avaient poussé à se déshabiller dans le bus. Quoiqu’il en soit, il me raconte qu’il a vu, sur le visage de son codétenu, Georges Bush qui essayait de s’adresser à Haile Selassie, mais qu’heureusement un cobra blanc s’est interposé… Il n’aime pas non plus beaucoup l’eau, il lui arrive régulièrement de préférer se laver en se frottant avec du charbon. Lorsqu’il est un peu chaud, il se met à marmonner des imprécations dans son coin, je me méfie grave.



Je rencontre aussi un autre Antillais torse nu dans sa case, la bouche mangée de croûtes, un végétalien dont on me dit que ses enfants perdent leurs dents pour cause de malnutrition et qu’il y a quelques mois l’un d’eux était tellement faible qu’il est tombé dans le coma. Je ne reste pas longtemps à écouter ses propos sentencieux et incohérents sur les méfaits de Babylone et les avantages du chalice sur les joints avant de trouver une échappatoire.
Il y a aussi ce visiteur chelou qui passe quelques heures au lodge. Comme il me saoûle à tourner autour de moi en me posant des questions suspicieuses sur mon travail, j’en parle à mes hôtes qui m’expliquent qu’il n’a pas toute sa tête. L’an dernier, il a essayé de se suicider en se jetant en pleine nuit dans la rivière en crue à côté. Ils ont dû soigner pendant un mois les blessures occasionnées par les rochers et les barbelés, sans qu’il leur adresse la parole. Lorsqu’il s’est finalement remis à parler, il leur a expliqué qu’il avait déjà tenté le coup en se jetant tête la première dans une piscine vide... Du coup, je m’attends au pire. Heureusement, dans l’après-midi il décide soudain d’annuler sa réservation et disparaît.
Mais le plus fort de tous, le champion des champions, je crois bien que c’est encore un Antillais, un voisin à l’air doux qui m’invite gentiment à dîner. A la fin du repas, très bon d’ailleurs, j’apprends qu’Haile Selassie parlait aux animaux, que les blancs déforment à dessein les planisphères pour grossir les pays du nord et que les dreads des rastas sont des antennes pointées vers le ciel... Ensuite, il m’offre un véritable festival que je prends soin de noter, ce qui l’encourage encore plus. Donc voici le secret du monde : Le drame que nous connaissons aujourd’hui a commencé en Egypte avec Set, un cousin du dieu Horus, qui cherchait à détruire le monde où cohabitaient des hommes noirs et des hommes singes. Comme lui-même était albinos et complexé par sa couleur, il a capturé des hommes singes et les a enfermés dans une caverne pour leur faire subir des expériences, obtenant ainsi des hommes blancs qui se sont infiltrés dans tous les cercles du pouvoir politique et religieux afin d’anéantir la race noire. La Bible n’a pas échappé à ces forces maléfiques, elle a en partie été réécrite et il faut donc savoir la lire entre les lignes. Heureusement, lui se renseigne par le biais de la Bible intertestamentaire, celle qui n’a pas été autorisée par l’Eglise. Il y a appris qu’en réalité, Jésus était un terroriste (noir, bien sûr) qui tendait des embuscades aux Romains et aux Grecs. D’ailleurs, il n’y avait pas qu’un seul Jésus, mais deux qui ont vécu à trente ans d’intervalle. Le deuxième s’appelait Pantera. Et puis à la réflexion, il m’en sort un troisième, Izacarios. Mais à ce moment du monologue, je n’arrive plus à goûter la situation. J’ai trop tiré sur les joints, mon cerveau vasouille et je suis noyé par son flot de paroles. Je profite d’un moment d’interruption pour lui dire qu’il faut que je rentre avant l’arrivée des hyènes et je file.

Nyabinghi et Bobo Shanti
Pour me faire une idée plus précise de la foi rasta, je retourne au Tabernacle, l’église nyabinghi dont je m’étais fait jeter le premier jour. De l’extérieur, elle évoque les églises orthodoxes rondes éthiopiennes, mais son aménagement intérieur en diffère totalement. C’est une grande pièce ouverte avec de grands portraits d’Haile Selassie couronné ou en train de terrasser un dragon, une grosse Bible ouverte à la page du jour, un tambour barré des deux sabres symboles du pouvoir impérial et de petites percussions.





Je retente ma chance au presbytère, cette fois-ci auprès de la femme à barbe du prêtre, mais en fait elle est gâteuse et ses explications ne valent pas tripette. Malgré tout, il lui reste assez de vivacité pour me jeter dehors quand elle se rend compte que je ne mets que 25 birs dans son tronc. Je m'en fous, j'ai sa photo.



J’essaie aussi l’église bobo shanti, un bâtiment plus discret et reculé, dans le bas du village. Ce courant a été fondé par Prince Emmanuel, un dissident de l’église nyabinghi. Comme me l’explique « Prophète Gabriel », le jeune homme qui me reçoit, leur religion est organisée autour d’une Trinité très particulière constituée du roi, du prêtre et du prophète, chacun de ces personnages se réincarnant régulièrement dans le temps. Le roi est ainsi à la fois Dieu, Abraham et Ras Tafari, le prêtre s'incarne en Isaac, Jésus Christ et Prince Emmanuel lui-même (tant qu’à faire), tandis que le prophète prend la forme d'Isaac, de Saint Jean-Baptiste et de Marcus Garvey. Les bobo shanti sont les plus rigoureux de tous les rastas. Ils respectent à la lettre le régime Ital, jeûnent deux fois par semaine et quarante jours avant Pâques, et consacrent intégralement le jour du sabat à la messe et à la prière. Depuis quelques années, ce seraient eux qui auraient le vent en poupe en Jamaïque.



Pour en savoir plus sur la communauté :
www.shashamane.org

Cela fait quinze jours que je suis arrivé (si cela vous intéresse de lire le résultat de mon enquête, l'article se trouve à la fin du blog). Shashamane est un endroit passionnant, mais aussi un peu pesant à la longue. Au fond, les rastas sont des gens terriblement sérieux. Au petit matin, je prends le bus, direction les fameuses tribus de la vallée de l’Omo, parmi les dernières en Afrique dont le mode de vie n’a pas changé depuis des siècles. Changement d’ambiance en vue.

17 - Les tribus de la vallée de l’Omo

Dimeka, le 6 juillet

Pour commencer, les arnaques
Après un trajet interminable sur une route cabossée au milieu d’un paysage de collines verdoyantes cerné de moyennes montagnes, j’arrive à Jinka, le chef-lieu de la région. L’endroit est plutôt mignon, mais le harcèlement y atteint des sommets. Du bus à l’hôtel, une vingtaine de gamins tentent de s’imposer comme « guides », puis il me faut marchander la chambre qui, bien entendu, coûte deux fois plus cher pour les étrangers, tout comme les repas dont les prix ne sont jamais affichés. Je ferais bien un coup d’Internet, mais les trois cybercafés affichent tous des prix quatre fois supérieurs à la normale, d’autant qu’ils sont eux aussi doublés pour les étrangers, ce qui fait que je m’engueule consciencieusement avec chacun des propriétaires et que je n’ai donc plus moyen de me connecter.
Mais ne perdons pas de vue l’essentiel. Au bout de deux jours sur place, je commence à avoir une idée plus nette de ce qu’il est possible de voir. J’irais bien rendre visite aux Mursi, dont les femmes portent de spectaculaires disques dans la lèvre inférieure. Mais ils habitent à l’intérieur d’un parc national, ce qui rend obligatoire d’y aller en 4x4 spécial touristes, de payer un droit d’entrée… Bref, cela coûte donc la peau des fesses (tout seul, j’en aurais pour 100 dollars par jour). Du coup, je me décide pour un tour plus classique de la vallée en sautant de camion en camion pour suivre les différents jours de marché (là, c’est plutôt un dollar par jour). C’est le meilleur moyen de voir un maximum de membres de ces tribus, qui sortent de leur village pour l’occasion.



L’hospitalité de la mission
Je commence par le marché de Key Affar, effectivement très spectaculaire, mais j’arrive au moment où tout le monde remballe. Le lendemain matin, je vais à Dimeka. A l’arrivée, je sonne à la porte d’une mission catholique dont on m’a dit le plus grand bien. A raison. Les deux prêtres irlandais qui m’accueillent sont adorables. Déjà, leur hospitalité est gratuite, ce à quoi je suis très sensible après toutes les tensions précédentes. Et puis on est loin des pères blancs de Tintin au Congo. Ils sont fins, drôles et ouverts d’esprit. En arrivant dans la région dans les années 70, ces missionnaires ont constaté que l’église orthodoxe était déjà très bien installée et ils ont décidé de travailler avec elle plutôt que de la concurrencer en cherchant à convertir la population au catholicisme.



Faute d’ouailles, ils ne célèbrent pas la messe chez eux, mais dans deux paroisses situées à une journée de route. Par contre, ils aident à la construction d’églises orthodoxes et font office d’Ong en protégeant des sources et en creusant des puits. Nous avons de longues conversations sur l’influence de l’évangélisation sur les tribus locales, sur le contrôle des naissances, sur l’homosexualité (y compris celle des prêtres, une question dont l’importance m’avait échappé), sur l’humanocentrisme de la Bible (que j’estime difficilement conciliable avec le respect de la nature, problème dont ils conviennent), sur le célibat des prêtres et sur l’impossible ordination des femmes (deux caractéristiques de l’Eglise romaine qu’ils regrettent amèrement), sur la Bible même que le plus âgé d’entre eux voit comme un récit en grande partie poétique, au message souvent confus. Mais s’il remet en question la Bible, que reste-t-il de sa foi ? Le message de Jésus, me répond-il. L’amour du prochain, bien sûr, quoiqu’il soit également professé par les autres religions. Mais surtout, il pense que Jésus est venu nous réconcilier avec Dieu. Je vais lui écrire pour lui demander de préciser sa pensée, car j’ai beau réfléchir, je ne comprends pas. Tout ceci ne me rend pas plus croyant, mais je suis ravi de discuter enfin avec des prêtres détachés du discours officiel, qui admettent ses contradictions et ne cherchent pas à me convaincre, mais à échanger des idées.

Plongée dans la préhistoire
Le lendemain, je découvre le magnifique marché de Dimeka. Pas tant pour les articles qui y sont vendus, des céréales, des légumes ou de menus outils, mais pour les gens. Ce sont des membres de la tribu Hamer. Si dans le nord de l’Ethiopie, j’avais parfois l’impression de plonger aux origines du christianisme, ici je me retrouve carrément projeté dans la préhistoire. Les femmes ont les cheveux nattés et enduits de beurre, portent des peaux de chèvre ourlées de perles qui dévoilent leur poitrine, arborent de larges parures de coquillages importés de la Mer rouge, ont les chevilles enserrées dans de lourds bracelets métalliques et, lorsqu’elles sont mariées, enserrent leur cou dans un épais collier de cuir et de fer.





Celle-ci prise du tabac.





Quant aux hommes, ils s’enduisent les cheveux d’argile colorée, formant ainsi des plaques qu’ils mélangent curieusement à de petits accessoires modernes comme de petits ressorts ou des épingles à nourrice, le tout parfois surmonté d’une plume. Quelques uns ont les jambes peintes en blanc. Malheureusement, ils portent aussi souvent un maillot de football, ce qui gâche un peu la cohésion de l’ensemble.





J’apprends qu’une initiation sera organisée le lendemain dans un hameau reculé, à une heure de route. Il y aura un « bulljump » ou « saut de taureaux », un rite apparemment spectaculaire et très réputé. Je débauche mon partenaire de babyfoot pour en faire mon interprète et, de retour à la mission, l’un des prêtres m’offre très gentiment de m’emmener dans sa Land Rover plutôt que de nous laisser partir à l’arrière d’une moto-cross. Génial.

Omorate, le 8 juillet

Initiation chez les Hamer
A notre descente de voiture, mon jeune interprète et moi sommes pris en main par un Hamer qui nous emmène à travers le bush jusqu’à la famille de l’initié. En arrivant sur les lieux, j’ai l’impression d’être dans un film. Pas La guerre du feu, mais pas loin. Une dizaine de personnes sont réunies dans une hutte cernée par une enceinte de bois permettant de garder à distance le bétail et les bêtes sauvages.



La mère fait bouillir de l’eau avec des grains de café dans une sorte de cruche en terre cuite et sa fille écrase le maïs et le sorghum, et une amie fait cuire une sorte de bouillie dans des jarres.





Pendant ce temps, le père anime la conversation des hommes qui se passent une grande calebasse du miel sauvage mélangé avec de l’eau. Je suis invité à boire avec eux et tout le monde se moque de moi lorsque j’avale les morceaux de rayonnages de la ruche qui flottent à la surface.





Le futur initié, un adolescent d’une quinzaine d’années visiblement stressé par la journée qui s’annonce, traîne un moment autour de la hutte. Puis il s'éloigne pour préparer un abri de branchages à une cinquantaine de mètres de là à l'intention des invités, qui ne vont pas tarder. La mère, elle, est carrément en panique. Lorsque je lui demande comment elle se sent, elle me montre son cœur qui bat à toute volée et me dit qu’elle a huit enfants, dont quatre fils, mais que c’est sa première initiation. Elle est très inquiète que son aîné échoue et, tout aussi grave, qu’il n’y ait pas assez à manger et à boire pour les invités. Cette année, la petite saison des pluies a été quasiment inexistantes et la récolte a été très mauvaise. Les 100 birs (8 euros) que je lui donne pour avoir le droit de prendre des photos sont les bienvenus.





L’arrivée des invités
Petit à petit, les invités arrivent. Ils sont nombreux, peut-être deux cents. Je retrouve les vêtements et parures spectaculaires du marché. Beaucoup d’hommes portent également une Kalachnokov en bandoulière. Ce n’est pas tant pour les lions, on m’explique qu’ils les ont tous tués car ils s’en prenaient au bétail. Mais tout homme respectable doit avoir son fusil, car les hyènes et les gros singes ont tôt fait de croquer une chèvre. Et puis les années de sécheresse, malgré l’intercession des Ong il y a parfois querelle autour des points d’eau et des lieux de patûre…



Les jeunes hommes portent des pendentifs et des bracelets de bras et de jambes en perles colorés. En début d’après-midi, certains se maquillent avec des points blancs et des aplats bleus et rouges.



Les jeunes font l’objet d’une attention particulière, la mère leur servant un mélange de lait et de sang de vache mêlé à une herbe magique qui leur exclusivement réservé. Les jeunes femmes de la famille de l’initié sont également choyées. Depuis le début de l’après-midi, elles dansent, chantent et soufflent dans des cornets tout en se faisant régulièrement servir du talla, de l’alcool de maïs, si bien qu’elles sont complètement surexcitées.





A un moment, je remarque que les jeunes hommes ont des brassées de joncs dans les mains. C’est le moment que choisissent les jeunes femmes pour s’approcher. Là, ils se lèvent et se mettent à les fouetter.



Flagellation
En s’exposant aux coups, ces jeunes Hamer prouvent leur affection à l’initié, leur respect pour sa famille et, bien sûr, leur courage. Il n’est pas question de se dérober. Elles font face à leur vis-à-vis, une couverture leur protégeant les seins, mais laissant les épaules et le dos nu. Elles soufflent un coup dans leur cornet, la branche s’abat en sifflant, elles font un petit saut sur place, s’inclinent comme pour les remercier et se précipitent pour réclamer un nouveau coup. En général, les garçons refusent de recommencer immédiatement, mais elles leur courent après, les harcèlent, leur remettent un jonc dans les mains, les provoquent tant et si bien qu’ils finissent par remettre ça.







Le contraste est incroyable entre ces filles en transe et ces garçons très dignes qui les regardent s’agiter avec un demi sourire et ne daignent les fouetter que lorsqu’elles les ont suffisamment suppliés. Elles ont le dos lacéré, le sang coule, pas une ne prête attention à la souffrance.



Il n’est pas évident de prendre des photos de scènes aussi sensibles, un genou à terre derrière la fille qui se fait fouetter pour réussir un bon cadrage. D’ailleurs, on me fait bien sentir que je ne suis que toléré ici. Je me sens un peu comme un émir en vacances en France qu’on laisserait venir à un mariage et qui se glisserait partout, inratable dans sa grande djellabah, pour faire des photos des invités sous tous les angles, sous prétexte qu’il a fait un gros chèque aux parents des mariés. Je suis moyennement à l’aise, quoi.
De temps en temps, la flagellation s’interrompt quelques minutes, mais les filles se maintiennent en condition en continuant de danser et de chanter. Je m’aperçois que le thème a changé, maintenant elles mîment l’acte sexuel. Puis elles s’arrêtent et pourchassent à nouveau les garçons pour se faire fouetter. Cela dure des heures, jusqu’au crépuscule. Alors, malgré leurs récriminations, les joncs sont rangées. Il est temps de passer au bulljump.



Le bulljump
Une trentaine de vaches ont surgi de nulle part. Les Hamer les ont regroupées et les entourent pour les empêcher de s’enfuir, leur donnant des coups de bâton pour qu’elles restent dans le cercle.



Brusquement, les hommes se ruent dans le troupeau et les immobilisent en les empoignant violemment par les cornes et le museau, ou leur tordant la queue. Les bêtes affolées galopent dans tous les sens, donnent de grands coups de corne dans le vide, il y en a une qui n’est pas loin de me passer dessus, c’est du grand n’importe quoi. Finalement, un bon tiers parvient à s’échapper et le reste se retrouve à former une haie d’une douzaine de mètres de long, fermement maintenue par les Hamer, dont pas un n’a semble-t-il été blessé. Le garçon en cours d’initiation se présente, tout nu.
Il saute sur le dos de la première vache, passe la deuxième, la troisième, marque un petit déséquilibre mais se rattrappe et finit par traverser toute la rangée. Il saute à terre, remonte immédiatement et revient à son point de départ, avant de recommencer l’opération.



Il n’est pas tombé, l’honneur de la famille est sauf et il a gagné une femme, que ses parents choisiront bientôt. Elle sera âgée de huit ou neuf ans, il devra attendre qu’elle ait douze ans pour pouvoir fonder un foyer avec elle.
Suit une courte et obscure cérémonie, où il est question de bracelets magiques signalant l’entrée du garçon dans l’âge adulte.



Ca y est, c’est terminé, l’enfant est devenu un homme. Maintenant tout le monde papote tranquillement, c’est nettement plus détendu. Je me joins à un groupe de jeunes Hamer dont mon interprète me dit qu’ils se racontent des histoires de fesses. L’un d’eux a vu un film porno occidental et raconte aux autres que les femmes blanches prennent le sexe des hommes dans leur bouche, ce qui les fait tordre de rire. Il ajoute que les hommes blancs leur lèchent le vagin, là c’est tout juste s’ils ne se roulent pas par terre tellement c’est drôle. D’après mon interprète, les femmes Hamer ne se lavent jamais l’entrejambe, c’est tabou. Puis il m’explique que tout le monde va se mettre à boire et qu’il vaut mieux que je parte, car les Hamer ont parfois des réactions imprévisibles quand ils sont saoûls.



Hospitalité
Nous marchons cinq ou six kilomètres dans l’obscurité et parvenons à la hutte d’un ami des prêtres, qui m’a invité à dormir. Il n’est plus question d’argent, on me traite comme un invité. Pendant que les femmes préparent la purée de sorghum et font griller le maïs, les hommes m’interrogent et rigolent de mes blagues pas toujours volontaires. La mère de famille m’explique les croyances religieuses de sa tribu. Je suis très surpris d’apprendre qu’à la mort de quelqu’un, il est cousu dans un panse de vache et enterré, et que cela s’arrête là. Pas de promesse de vie éternelle chez les Hamer. C’est bien la première fois que j’entends parler d’une religion qui envisage la vie comme une fin en soi. Dans une certaine mesure, c'est à se demander à quoi elle sert. Après le dîner, plutôt bon d’ailleurs si ce n’est qu’un peu de sel dans la purée et un peu de sucre dans le café n’auraient pas dépareillé, je dors sur une natte avec mon interprète. Le lendemain, je dessine la carte du monde à la mère, qui est stupéfaite de constater que la vallée de l'Omo est si petite. Puis je grimpe sur le perchoir de son fils, qui m’apprend à utiliser sa fronde pour lancer des blocs de terre vers les oiseaux du champ, au cas où la protection magique des crânes de vache n'aurait pas suffi à les dissuader de picorer les épis de maïs.







Et là, c'est la grande soeur.



Puis je passe une dernière nuit à la mission de Dimeka, avant de reprendre la route pour le Kenya.
J’ai de la chance, je trouve immédiatement un camion qui m’emmène à la frontière. Il est rempli de Hamer, de Karo et de Kasanech aux parures plus exubérantes les uns que les autres. Ils encadrent un troupeau compact de chèvres que j’empêche à grand peine de pisser sur mon sac. Tout se passe bien, mais quand même je suis un peu tendu. Je n’ai pas tiré assez d’argent à Addis Abeba et il ne me reste que 1500 birs (100 euros) pour gagner Nairobi. En plus, je viens de réaliser que mon visa est expiré depuis quinze jours. Je verrai bien.

Omorate, le 9 juillet

Demi tour
Bon, ben voilà j’ai vu. Les douaniers me demandent 1000 birs de backchich. Vu que j’ai 1500 birs pour arriver à Nairobi, ça fait chaud. En plus, ils m’ont dit que mon visa kenyan est également périmé, là ça devient mission impossible. Je pourrais retenter le coup par la frontière sud est, à Moyale, mais ça fait pas mal de dates de visas à falsifier. Je suis bon pour retourner à Addis demander une extension de mon visa éthiopien, refaire un visa kenyan et redescendre. Entre les aléas du transport et les formalités administratives, il y en a bien pour dix jours sans compter les frais. Merde, merde et merde.

Addis Abeba, le 22 juillet

De mal en pis
J’avais peur que l’histoire se complique, je n’imaginais pas à quel point j'avais raison de me méfier. Les difficultés commencent dès le début du voyage retour, dans un village paumé de la vallée de l’Omo où un flic invoque une sombre histoire d’assurance pour me faire descendre du camion que j’ai eu le plus grand mal à trouver. Du coup, je dois me planquer pendant vingt-quatre heures à la sortie du bled pour faire du stop sans qu’il s’en rende compte. Après trois jours de route, j’arrive enfin à Addis Abeba, noyée en pleine saison des pluies. J’attends la fin du week-end l’ouverture du bureau de l’immigration, puis il me faut deux jours supplémentaires de pérégrinations dans les différentes officines avant de réussir à faire ma déposition. En tout, cela me fait maintenant vingt-deux jours de retard sur mon visa. Je suis donc un clandestin, on me fait comprendre que je ne vais pas m'en sortir comme ca. Pour régulariser ma situation, il me faut passer par un interminable circuit administratif qui débouche sur une comparution devant une juge. Elle me condamne à 60 euros d'amende puis je dois racheter un nouveau visa à 40 dollars. Lorsque je sors de ce château de papier, près de deux semaines se sont écoulées. Je vais aussi à l’ambassade du Kenya pour faire refaire mon visa. Le douanier éthiopien s’était trompé, il est encore valable. Je pourrais déjà être au Kenya !!! Bon allez, vite vite, je me casse.

Moyale, le 29 juillet

Passage triomphal de la frontière
Le trajet en bus d’Addis à la frontière sud-est, la ville de Moyale, prend trois jours. L’occasion de rencontrer un Anglais sympa prénommé Chris, et de découvrir la montagne et sa jungle baignée de brume. La dernière nuit en Ethiopie se passe bien, en dehors du fait que l’hôtelier nous arnaque éhontément sur la note sans trop cacher son sourire. Nous protestons, mais le camion attend, alors nous partons sans les sous, mais avec les cadenas de nos chambres, ce qui nous rembourse bien au triple. Pas de quartier. Un peu plus loin, le passage de la frontière kényane me rend un peu nerveux. Dois-je mettre le reste de mon herbe dans mes chaussettes ou dans mon caleçon ? Finalement, je vide et reremplis quatre cigarettes pour en faire des joints banalisés, des « agents secrets » comme les appelle Chris. Puis, en conclusion de ces deux interminables semaines de tracasserie administrative, nous franchissons triomphalement le checkpoint, les poches pleines de pétards invisibles, et abandonnons notre identité de « farenje » pour devenir des « muzungo », le terme swahili qui désigne les blancs.

Parcours au Kenya (première partie)

18 – Descente du Kenya par la face nord



Nairobi, le 28 juillet

En équilibre sur la bétaillère
Le voyage de la frontière éthiopienne jusqu’à Isiolo, dernière étape avant Nairobi, a la réputation d’être épique. C’est mérité. Nous nous nous installons sur le toit d’un camion, plus précisément sur les arceaux métalliques de son armature. Ce n’est pas une route sur laquelle nous roulons, mais une piste. Le camion soulève des nuages de poussière qui colle à la peau et aux cheveux, mais surtout ça saute dans tous les sens et quasiment sans interruption. A chaque cahot, la barre cogne contre les os des fesses. Du coup, il faut amortir en coinçant ses pieds et ses mains sur d’autres barres et rester bien tendu et concentré pour faire suspension. Et il n’est pas question de descendre se reposer à l’intérieur du camion. Une quinzaine de vaches se serrent sous nos pieds et elles ne semblent pas prêtes à se pousser. C’est à ce moment-là que ma voisine manque de tomber et se rattrappe de justesse en donnant un grand coup de pied dans le sac, où il y a mon ordinateur, et elle en fend l’écran. Maintenant j’écris avec une crevasse au milieu de mon texte, c’est moins pratique. Mon appareil photo en prend aussi un coup, puisque pendant une semaine il va faire semblant de fonctionner, mais en liquidant les clichés au fur et à mesure. Nos quelques joints ne sont pas de trop pour adoucir ces conditions difficiles. Pour plus de sécurité, nous avons aussi prévu trois litres d’infusion de khat qui nous aident à bien rester concentrés sur la conduite.



Au milieu de nulle part
La route file tout droit au milieu de nulle part. A droite, à gauche, devant et derrière, ce n’est qu’un immense désert rocailleux vide et plat. Parfois, on distingue à quelques centaines de mètres un berger perdu avec ses chèvres, un troupeau d’antilopes sur le qui-vive ou des autruches dont quelques unes, effectivement, semblent plonger la tête dans le sol. De quoi oublier un moment la barre qui cogne le cul. Pour s’occuper, il y a aussi les discussions avec les Kenyans. Entre deux féroces critiques sur la tactique de Domenech pendant l’Euro, ils m’expliquent que la route n’est toujours pas bitumée parce que le gouvernement délaisse totalement cette partie du pays, ici surnommée « Kenya B ». Nous roulons comme ça toute la journée. Vers 18h, la nuit tombe et nous continuons sous les étoiles. Le spectacle est magique, mais au bout d’un moment le vent de face rend la température glaciale tandis que les cahots sont toujours aussi violents. La fin du voyage se passe en mode survie, les dents serrés. Je baisse la tête, somnole vaguement. Mon voisin s’en rend compte et m’envoie une bourade. Surtout ne pas se laisser aller, me dit-il, en fin de voyage il arrive que des passagers s’endorment et tombent du toit. Il y a régulièrement des morts. Pour les derniers kilomètres, je mets Space de Klf dans le lecteur mp3 et me laisse emporter par les spirales ascensionnelles en dégustant le dernier joint. Le monde redevient tout à coup plus fréquentable. A deux heures du matin, les lumières d’Isiolo, la ville étape, apparaissent enfin. Cela fait dix-sept heures que nous nous cramponnons sur le toit de cette bétaillère.

Zombies en embuscade
Mais la fête n’est pas terminée. Au saut du camion, des grappes d’enfants des rues nous attendent. La plupart sont ivres, défoncés, ou plus vraisemblablement les deux. Il y en a un qui regarde fixement devant lui en laissant dégouliner la pâte verte du khat de sa bouche entrouverte, tandis qu’un autre, en loques et surexcité, s’accroche à ma manche pour me traîner jusqu’à l’hôtel qui l’appointe. C’est un vigile planté devant une sorte de porte de saloon qui nous débarrasse d’eux. Comme le plus ravagé des enfants insiste, il prend un coup de poing dans la figure. Mais le videur est ivre mort lui aussi, et et il part bientôt dans une titubante démonstration d’escrime avec l’énorme aiguille de cordonnier qu’il utilise pour poinçonner les gamins qui lui cherchent des poux. Nous tâchons de le calmer, mais autant essayer de faire pipi sur un moustique en vol. Il est temps de battre en retraite. Nous enjambons une grappe de corps endormis sur le trottoir et nous réfugions dans le seul bistrot décent encore ouvert. La nuit à Isiolo, c’est un film d’horreur tourné dans un décor de western africain. Tarantino adorerait.

19 – Une école dans un bidonville de Nairobi

Nairobi, le 1er août

Big bad Nairobi
J’ai entendu le pire à propos de « big bad Nairobi » - dixit le Lonely Planet -, qui se peuplerait de gangsters à la nuit tombée. Pour ma part, tout se passe bien. Probablement aussi parce que je reste dans le quartier des affaires. De grands immeubles de bureaux tout gris, des rues impeccablement bitumées. Les gens sont gentils, serviables, un poil sérieux aussi. Question service, par exemple, on est loin de la spontanéité et de l’amateurisme éthiopien. Tout le monde dans cette ville semble obsédé par le développement économique. Mais ce qui me fait le plus bizarre, c’est de constater à quel point l’influence anglo-saxonne éloigne les Kenyans de leurs racines. Ils mêlent sans cesse le swahili et l’anglais, y compris à la télévision. Tout le monde est habillé à l’occidentale, dans les écoles les enfants portent les mêmes horribles uniformes que dans les collèges britanniques. Et puis il y a la religion, omniprésente. Ce n’est même pas la leur, comme pour les Ethiopiens qui cultivent leur particularisme depuis dix-sept siècles. Non, c’est sous l’influence de la puissance colonisatrice qu’ils ont tourné le dos à leur animisme traditionnel. Aujourd’hui, en dehors de quelques musulmans convertis par les commerçants omanais (souvent des esclavagistes, soit dit en passant), les Kenyans sont d’enthousiastes catholiques, protestants, anglicans, pentecôtistes, méthodistes, adventistes… Un jour, je suis même pris en stop par le bus d’une église coréenne se proclamant « en croisade en Afrique ». Cette bondieuserie omniprésente m’épuise. Et vas-y que j’assiste à la messe plusieurs fois par semaine, que je te cite Jésus à tout bout de champ ou même, carrément, que je me mets en tête de convertir le touriste mécréant... Sur un « matatu », le bus local, je vois un jour l’autocollant « Conseil de la Bible : Repentez-vous ou périssez ». L’horreur.


Vue de Nairobi (photo prise sur Picasa)

Nairobi, le 2 août

Visite d’une école dans un bidonville
Par contre, les gens sont très accueillants. Je suis hébergé chez trois Kenyans rencontrés par l’intermédiaire de Couchsurfing, toujours le même site Internet dédié à l’hospitalité. Il y a là une fille qui travaille à la résolution de conflits intertribaux, une autre qui met en œuvre des programmes de prévention Hiv et un garçon qui est consultant en entreprise. Ils sont vraiment adorables, prêts à tout pour me renseigner, pour m’aider. Grâce à eux, je rencontre Patrick, le directeur de Mercy Care Center, une école installée dans un bidonville, que je suis invité à visiter. Mon appareil ayant effacé toutes les photos prises à cette occasion, celles qui figurent ici m’ont été fournies par Patrick.



Nourrir les enfants
La première chose qui me frappe, c’est l’odeur : il y a des montagnes d’ordures tout autour de l’école. Les locaux sont très modestes, avec certaines classes vraiment toutes petites où les enfants s’entassent à une trentaine dans à peine plus de trois mètres sur trois. Comme me l’explique Patrick, originaire lui-même du bidonville, qui a lancé le projet il y a quinze ans et qui le poursuit depuis lors sans aucune aide de l’Etat, « au départ ce n’était qu’un programme de distribution de nourriture pour six enfants issus de familles très déshéritées. Puis nous nous sommes dits que les nourrir ne suffisait pas. » Aujourd’hui encore, la plupart des 460 élèves âgés de 5 à 18 ans ne peuvent compter que sur l’école pour leurs repas. « Si on les nourrissait pas, ils passeraient leur temps à chercher de l’argent pour acheter à manger et ne viendraient pas en cours. Leurs parents essaient constamment de les faire rester à la maison pour qu’ils participent davantage aux travaux domestiques. Parfois même, ils sont forcés de se prostituer. Pour éviter cela, il nous arrive de donner de l’argent aux familles. Il y a aussi les orphelins, aux besoins desquels nous essayons de subvenir. C’est une lutte constante que de garder nos élèves avec nous. »



Sida, drogues et prévention
5% des élèves de Mercy Care Center sont séropositifs, qu’ils aient été contaminés à leur naissance par leurs parents - souvent décédés depuis -, ou par le biais de la prostitution. Ces enfants bénéficient d’un suivi médical et ont droit à un peu plus de nourriture à la cantine. Pour le reste, aucune différence. Depuis sept ans que les premiers cas ont été découverts, aucun séropositif n’a vu sa maladie se déclarer. Autre problème : la toxicomanie. « Beaucoup d’écoliers ont consommé ou consomment encore de la colle, du khat, de l’opium, de l’herbe ou des alcools clandestins, énumère Patrick. Mais à l’école, ils respectent l’interdit. Ceux qui ont de gros problèmes d’addiction fréquentent une classe spéciale avec un expert. Nous les soignons, ils deviennent des enfants comme les autres. ». Pour limiter les dégâts, Patrick a collé partout des affiches de prévention. Tout au long de la journée, je l’entends leur parler de Dieu, leur répéter qu’ils arriveront à tout s’ils travaillent dur, qu’être né dans un bidonville ne les empêchera pas de s’en sortir. « Nous leur donnons aussi des cours de morale pour qu’ils apprennent à vivre ensemble. Cela passe par des explications, nous ne croyons pas dans les punitions, cela les rendrait plus durs. La méthode fonctionne, il n’y a ni bagarre, ni vol dans l’école. »



Des élèves motivés
L’enseignement dispensé par les quatorze professeurs de Mercy Care Center donne des résultats encourageants. A l’issue de leurs études secondaires, les élèves peuvent suivre dans un autre établissement de Nairobi un cursus professionnel de deux ans afin de devenir maçon, informaticien, mécanicien, charpentier, couturière… Mais faute de financement, seule 20% d’une classe d’âge en profite. Depuis peu, un ancien élève de l’école étudie à l’université pour devenir ingénieur. « Il est le premier à parvenir à ce niveau de qualification, se félicite Patrick, et il revient souvent pour parler aux enfants ». Ceux-ci sont hyper motivés. Lorsque je les interroge, ils me disent vouloir devenir avocat, physicien ou politicien avec, sur leur visage, une gravité, une détermination que que je n’ai jamais vue dans nos écoles. On sent vraiment qu’ils n’ont pas le choix, c’est la réussite ou la misère.



Plein d’espoir
Lors de mon passage, c’est le dernier jour avant les vacances d’été. Les petits sont rassemblés pour la distribution des prix. La cérémonie s’enchaîne proprement, dans la joie mais sans chahut. Pendant ce temps, les plus âgés s’entraînent pour une compétition nationale de chorale. Leurs chansons, on ne peut plus citoyennes, portent sur la préservation de l’eau et de l’environnement, l’importance de payer des impôts, la paix, les droits de l’homme et, bien sûr, l’amour de Dieu. « Nous allons concourrir avec des écoles où les enfants ont tout. Cela accroîtra leur confiance en eux de se rendre compte qu’ils peuvent faire aussi bien qu’eux. » Après l’ultime répétition, les adolescents écoutent sagement l’interminable discours d’au revoir de leur directeur, qui semble très ému de les voir partir pour le mois d’août et qui n’en finit plus de leur répéter de rester bien abstinents pendant les vacances, que c’est le meilleur moyen de ne pas faire de grossesse indésirée et de ne pas attrapper le sida. Il est touchant, ce type balèze et un peu gauche qui s’inquiète de voir ses protégés s’abandonner à la débauche dès qu’il aura le dos tourné. Mais dans le fond, il a confiance, comme il me l’assure plus tard au moment où nous prenons congé. « Ici, on donne aux enfants de l’éduction, de la nourriture et bientôt un toit. Ils travaillent dur et leurs résultats scolaires progressent. Nous sommes pleins d’espoirs pour eux. »

www.mercycarecentre.com
http://newsfrommcc.blogspot.com

20 – Safari dans le Masaï Mara



Parc du Masai Mara, le 5 août

Ménagerie en folie
Au bout de quelques jours, je quitte Nairobi, qui n’a quand même pas grand chose à offrir à un touriste, et je file faire le grand classique kenyan : un safari dans le parc du Masaï Mara. A moi les lions, les éléphants et les gazelles ! Quand même, ce n’est pas donné : 300 dollars les trois jours. Pfouuuh, avec ça on peut tenir trois semaines en Inde (je crois d’ailleurs avoir trouvé un truc pour payer moins cher son safari, c’est trop tard pour moi, mais si ça intéresse quelqu’un, il peut m’écrire). Bref, c’est cher, mais c’est vrai que ça déchire. En Europe, quand on croise un cerf dans une forêt, on en fait tout un plat. Ici, il y a des centaines de zèbres et des milliers de gnous qui se baladent à la queue-leu-leu en faisant de grands zigzags, des groupes d’antilopes un peu partout, des grosses avec des cornes en serpentins, des petites toutes mignonnes qui sautillent avec la queue qui gigote…

On attaque avec ces quelques gnous.




Il y a aussi plein de zèbres, qui s'acoquinent volontiers avec les antilopes.











Il est très difficile de vous montrer sur une seule photo à quel point le parc grouille d'anımaux. Voici déjà celle-ci. Essayez d'imaginer que nous sommes au milieu du troupeau. Il y a autant de gnous comme ceux-ci devant nous, derrière, à droite et à gauche.



Maintenant que le dîner est servi, je vous presente les convives. Au Masaï Mara, on trouve bien sûr des lions. Pas juste un comme ça en passant, non, plein de lions. Déjà, voici ce solitaire qui dort au pied d’une colline.



Un autre plus débrouillard qui roupille avec deux lionnes.



Deux potes qui ronflent pépère à l’ombre d’un petit arbre, pas loin d’une carcasse de gnou...



On n'est pas bien, là ?



Et puis, quand même, un lion réveillé qui pose avec sa douce devant les touristes.



Enfin, sa douce, si on veut...



Et, pour finir avec les fauves, un léopard super timide qui essaie, le bougre, de se planquer dans l’herbe.



On continue avec quelques bestioles géantes. Tout d'abord mes préférées, les girafes...





Un éléphant qui kiffe sa douche.



Un buffle qui mâchouille tranquille.



Maintenant c'est le tour des oiseaux. On attaque soft avec le marabout et l'oiseau secrétaire...





Et on vire carrément gore avec le vautour.



Il a l'air méchant, hein ?



C’est maintenant le tour des animaux les plus chelous, genre les hippopotames...



Ce crocodile que je fais fuir...



Et ce splendide caméléon qui ne s'en laisse pas conter.



On termine cette revue animalière avec les singes...





Et voici enfin le plus chou, qui attend patiemment le début du match.



Comme ces animaux ne sont plus chassés depuis longtemps, on peut s’en approcher à quelques mètres, en van ou en jeep, sans qu’ils réagissent. Avec une telle densité, on se demande comment ils arrivent tous à se nourrir sur le même territoire. A moins que ce ne soit ça, l’équilibre naturel. Peut-être qu’avant que l’homme ne s’installe partout, une bonne partie de la planète ressemblait à ça.

Dans un village Masaï
Il y a aussi un village Masaï. Au début, ça ne me dit pas trop, cette histoire de visite à quinze dollars, ça sent trop l’attrappe-touristes. Mais bon, des Masaï, je n’en ai jamais vu, alors je décide que c’est mieux que rien. Lorsqu’ils font leur danse rituelle avec leurs sauts en l’air dans leur couverture rouge, genre pas convaincus une seconde, devant trente touristes armés d’appareil photo (dont moi, bien sûr), puis que leurs compagnes essaient d’entraîner les femmes touristes dans leur ronde, je me demande vraiment ce que je fais là.







Mais ensuite, ça s’améliore. Ils nous font visiter le village et nous montrent comment faire du feu en frottant une baguette de bois dur sur une planchette de bois tendre, obtenant ainsi une petite braise qu’ils déposent dans un amas d’herbe sèche avant de souffler dessus.



Initiation
Ca, j’en ai toujours rêvé, je kiffe trop de le voir en vrai. Alors je demande à essayer et là, incroyable, le chef du village m’offre l’équipement complet ! Je vais pouvoir frimer dans les soirées parisiennes avec mon briquet préhistorique. Puis c’est le tour de la visite d’une hutte en bouse de vache. Nous ne sommes plus que cinq ou six touristes, avec une mère de famille accompagnée de son fils qui parle un peu anglais. Il nous apprend que, pour leur initiation, les jeunes Masaï se font circoncire à l’âge de quinze ans devant tout le monde et que, bien sûr, il n’est pas question de laisser leurs jambes trembler pendant l’opération. Puis les adolescents partent en groupe cinq ans dans la brousse, où ils apprennent à vivre de façon autonome, avant de tuer un lion (un pour une trentaine de jeunes) et de rentrer au village pour se marier. Quant aux femmes, ici aussi elles se font exciser, à l’âge de treize ans. Après avoir bien réalisé ce qu’elles perdaient, donc. Décidément, ces Africains sont indécrottables. Nous apprenons aussi que, si les Masaï portent toujours des couvertures rouges, c’est parce que nous sommes en altitude et qu’il fait souvent froid. Et aussi, j’y viens, parce qu’il existe un bon Dieu, le rouge, qui lutte contre un mauvais, le noir.

Parcours en Ouganda

21 – L’Ouganda, pays de cocagne

Kampala, le 8 août

De la beauté de l’Ouganda
Après un crochet par la ville de Nakuru, son cratère et ses flamands roses, je prends le bus pour Kampala, la capitale de l’Ouganda. Il y a encore un an, pour moi ce pays c’était terra incognita, une tache blanche sur la carte. Et encore, je ne savais même pas exactement où elle se trouvait, cette tache. Depuis, j’ai vu le film Le dernier roi d’Ecosse, que je vous recommande, et en fait, Amin Dada mis à part, c’est assez ressemblant. La région est relativement montagneuse, il y fait beau, mais il y pleut aussi beaucoup, si bien que c’est très vert. Ca grouille de palmiers, de bananiers, de manguiers, d’arbres à fruits de la passion… un vrai pays de cocagne. Et tout ça traversé par des pistes de poussière rouge, le long desquels marchent des femmes vêtues de robes colorées aux épaulettes bouffantes. Les gens sont gentils et souriants, ils sont croyants mais ne prennent pas non plus la tête avec Jésus ou Mahomet, on peut plaisanter avec les filles, les bars passent aussi bien du hip hop que du zouk, du reggae ou du coupé décalé zaïrois. En plus le pays se développe et respire l’optimisme, vraiment ça le fait. Même les pharmacies sont l'occasion de rigoler, lorsque je réalise qu'il est possible d'y négocier le prix des médicaments ! Kampala, par contre, je n’accroche pas vraiment. Il y a moyen d’y faire la fête, mais quand même la campagne est plus excitante. Direct, je file à Jinja, la Mecque du rafting.



Jinja, le 10 août

Jinja l’anglo-saxonne
Moi qui voyait dans l’Ouganda une terre inconnue, je tombe de haut. La base de rafting de Jinja, un joli campement qui surplombe le Nil, est un nid d’anglo-saxons. Soixante d’un coup, vlan. Certains sont des expats plutôt sympas qui travaillent pour des Ong, d’autres des étudiants qui deviennent généralement grossiers dès la deuxième bière. Mais le vrai souci, c’est qu’il y en a trop. Envolée, cette solidarité entre touristes que l’on rencontre dans ces pays exotiques. En tant que non membre du Commonwealth, je me sens étranger à cette communauté qui a ses propres règles de politesse, ses références culturelles et son humour. Du coup, je me fais pote avec une jolie Israélienne. Longue chevelure brune bouclée, peau mate, très voluptueuse, rien à voir avec ces Anglaises fadasses. Mais bon, pas d’affolement, je suis là pour faire du raft. Ou plutôt du kayak, car j’ai envie de maîtriser ma trajectoire. Le premier jour, je pars avec un petit groupe pour apprendre les principes de pilotage. C’est très agréable, on navigue au milieu de la jungle, les arbres grouillent de singes, de lézards géants, d’aigles pêcheurs et de nuées de cormorans qui passent leur temps à plonger autour de nous.



Kayak sur le Nil
Mais si la promenade est de toute beauté, elle est aussi un peu trop tranquille car on ne nous emmène pas sur les vrais rapides. Le lendemain, j’embarque donc sur un kayak en tandem, seul moyen d’accéder au grand frisson, l’instructeur installé derrière moi étant chargé de remettre le kayak à l’endroit d’un coup de pagaie si nous basculons tête en bas. La balade dure six heures, avec huit courtes sections très impressionnantes de rapides de niveau 5 (au dessus de 6, ce n’est plus naviguable). Dès le deuxième passage, nous sommes dans le dur. J’ai beau suivre les ordres et pagayer à fond, mes efforts sont dérisoires devant les vagues de folie qui nous attendent. Nous passons par miracle la première, puis la deuxième, mais j’ai à peine le temps de rouvrir les yeux dans les embruns que je réalise que nous dévalons un toboggan qui nous emmène droit à la base d’un mur liquide nous surplombant de deux bons mètres. Il nous avale tout cru, nous retourne et nous prend dans une machine à laver infernale qui me fait perdre tout repère. Je sors miraculeusement une demi seconde la tête de l’eau, le temps de voir arriver la quatrième vague, la pire, qui me renvoie illico au fond cul par dessus tête. Impossible de retrouver la surface, je panique, j’avale la moitié du Nil et lorsque je ressors, à moitié noyé, c’est un Antoine nettement moins conquérant qui s’accroche comme un désespéré au kayak du sauveteur le plus proche.



Mbale, le 12 août

Prudente retraite
Après mes deux jours sur le Nil, je file retrouver Mor, la ravissante Israélienne, qui m’attend dans la jolie petite ville de Mbale, aux murs recouverts de délicieuses publicités.





Il y a là sa copine Tal, et Ohad, un étudiant en médecine de Tel Aviv absolument charmant, avec qui je file sur le champ assister à une circoncision collective. Nous arrivons trop tard pour les effusions de sang, mais juste à temps pour le festival de brochettes, bière et musique qui y est associé. Je tente de me glisser discrètement sur le dancefloor pour, moi aussi, me lâcher sur le coupé décalé de Kofi Olomide, mais je deviens aussitôt l’attraction générale, un garçon et une fille me prennent en sandwich et, finalement, tout le monde s’arrête pour regarder l'étrange muzungo danseur.



Le lendemain, nous avons prévu de partir pour cinq jours de randonnée dans le parc national du Mont Elgon. Cela promet d’être physique, mais je suis très motivé par les paysages, paraît-il splendides. C’est alors que je vois surgir de nulle part un Ecossais très antipathique qui a déjà sa place réservée dans la tente de Mor. Pas maso, j’invoque une crise de flemme et je bats en retraite. Déjà que je ne supporte pas le trekking, je ne vais pas me taper cent kilomètres de marche sur des montagnes à pic pour, le soir, les entendre se réchauffer mutuellement. Je pars donc explorer la chute d’eau de Sipi, pas très loin de là, qui sort de la montagne pour s’abîmer une centaine de mètres plus bas, dans une vallée luxuriante. Devant tant de beauté, j’oublie bien vite mes émois des derniers jours. Absolument, je n’y pense plus une seconde. Et puis cette fille, elle n’était pas si jolie que ça, après tout. Hein, Antoine, pas si jolie que ça. Ohé, tu m’entends ?





Abayudaya, le 19 août

Une communauté juive en Ouganda
Les Israéliens m’avaient parlé d’une communauté juive installée dans les environs de Mbale. Curieux, je décide d’aller voir, des fois qu’il y aurait matière à un reportage. Ca peut toujours intéresser un magazine français et, en tout cas, moi ça m’intéresse de l’écrire. J’arrive donc un vendredi en fin d’après-midi, afin de profiter de Shabat pour interviewer les gens rassemblés à cette occasion et faire des photos du cérémonial.



Mais très vite, on me fait comprendre que personne ne peut répondre à une interview pendant le jour de repos du Seigneur, car cela reviendrait à me faire travailler. Mais si je le souhaite, je peux discuter et partir me cacher à intervalles réguliers pour écrire ce que les gens me racontent... Bien sûr, il est également inutile de penser à prendre des photos. J’assiste à la célébration d’ouverture de Shabat célébrée en luganda, en hébreu et en anglais, un office très animé avec guitares, djembé et tambourins (je ne voudrais pas dénoncer, mais normalement on n’a pas plus le droit de jouer de la musique que de travailler pendant le Shabat). Le lendemain, je recule devant les quatre heures de lecture matinale de la Torah, mais j’assiste au début des commentaires des textes par la communauté assise dans l’herbe autour du rabbin. J’en profite pour poser quelques questions aux fidèles, mais les véritables interviews et les photos, je ne pourrai donc les faire qu’au cours des jours suivants.



Génération spontanée
L’histoire d’Abayudaya est fascinante. Au début du XX° siècle, les colonisateurs anglais envoyaient leurs missionnaires protestants convertir les locaux afin de mieux maîtriser les consciences et, partant, le pays. C’est ainsi que Kakungulu, un chef de guerre local de la ville de Mbale qui avait passé sa vie à se battre au côté des Anglais dans l’espoir de devenir vice-roi de l’Ouganda, reçut une Bible en 1919. Mais en la lisant, il réalisa qu’il se trouvait bien plus en accord avec l’Ancien Testament qu’avec le Nouveau. Dans ce cas, lui dit un missionaire, vous n’êtes pas chrétien, mais juif. Comme, au même moment, Kakungulu se voyait délaissé par les Anglais qui commençaient à le trouver encombrant, il sauta le pas. Il se déclara juif et se convertit en compagnie de ses trois mille sujets, accompagnés de leurs femmes et enfants. Voici sa tombe.



La communauté suivît ainsi pendant plusieurs années les enseignements de la Torah sans avoir jamais eu aucun rapport avec le Peuple d’Israël. Mais en 1926, Kakungulu rencontra à Kampala un comerçant juif qui lui enseigna les rites réellement en usage. Pendant l’intermède Amin Dada des années 70, la communauté fût persécutée et la majorité de ses membres choisît de se convertir au christianisme ou à l’islam. Mais ils étaient encore trois cents rescapés en 1979, qui sont devenus près de mille aujourd’hui.



Israël a longtemps été réticente à reconnaître ces juifs marginaux, seul exemple connu de Peuple qui se soit élu tout seul, et ce sont les juifs américains qui se sont intéressés les premiers à leurs homologues ougandais. Ceux-ci ont été officiellement « convertis » entre 2002 et 2008 par des rabbins américains et israéliens envoyés pour l’occasion.



Depuis quelques mois, la communauté a même son propre rabbin. A la suite de ces contacts, les juifs d’Abayudaya bénéficient aujourd’hui d’un important soutien international et ont ouvert plusieurs écoles, un dispensaire et une pension.

http://en.wikipedia.org/wiki/Abayudaya



Café multiconfessionnel
Ils ont également monté avec leurs voisins chrétiens et musulmans une coopérative de collecte du café, nommée « Mirembe Kawomera », ce qui signifie « paix délicieuse » en luganda.



Ce joli projet bien dans l’air du temps est vendu en Amérique du nord sous le label du commerce équitable et assure des revenus décents aux agriculteurs de la région. C’est qu’ils ont le sens du marketing, à Abayudaya. Si vous voulez en savoir plus, ils ont un site. Et dès qu’il sera terminé, je mettrai mon article à la fin du blog.

http://www.mirembekawomera.com/






Kampala, le 21 août

La filière ping pong
Pendant ces quelques jours, je ne fais pas que bosser. En lisant le journal, je tombe sur l’annonce d’un tournoi de ping pong et décide d’aller voir. On m’explique que la compétition messieurs est organisée le lendemain et que, si je le désire, elle m’est ouverte. Je reviens donc avec ma raquette et j’ai le plaisir de m’échauffer avec une fille de niveau international qui fait régulièrement des stages et des compétitions à l’étranger. Puis je passe un tour avant de me faire éliminer par la tête de série numéro 6, un type insupportable qui passe son temps à se marrer, même quand c’est moi qui marque le point.



Je fais aussi la connaissance du numéro 2 ougandais, une sorte de rasta super charmeur, que je retrouve deux jours plus tard à Kampala. Il m’invite à jouer dans son club, me présente à ses trois petites amies et me fait découvrir les folles nuits de la capitale. Nous nous reverrons probablement à Paris, car il joue en championnat de France pour le compte du club de Neuilly.

Banda Island, le 26 août

Farniente enfumée sur le lac Victoria
Après avoir été rejoint par Ohad, mon pote israélien de retour de sa randonnée sur le Mont Elgon, je file sur Banda, une mystérieuse île du Lac Victoria sur laquelle j’avais entendu en France de flatteuses rumeurs. Nous embarquons pour trois heures de navigation avant d’arriver sur une plage adossée à un campement, l’ensemble peinant à s’extraire d’une jungle épaisse mêlée de plantations d’ananas et de fruits de la passion.





C’est le royaume de King Dom, un excentrique quinquagénaire anglais venu prendre ici sa retraite après sa carrière d’artificier dans les mines d’or et de diamant de la région. Il n’y a pas grand chose à faire sur son île, en dehors de discuter, bouquiner, se balader en kayak, profiter de l’excellente cuisine et surveiller les hippopotames qui grimpent brouter les berges la nuit sous les aboiements indignés des chiens.













Le maître des lieux est également adepte de toutes sortes d’alcools et de substances illicites, si bien que le schnaps de banane maison et l’herbe sont compris dans la pension complète, ainsi qu’une drôle de fleur locale qui procure de trois à quatre semaines d’hallucination suivies de plusieurs mois de perte de notion des distances. J’ai beau être d’un naturel curieux, cette fois je préfère me tenir à distance. Située à l’écart des flux touristiques, l’île est assez calme, mais il paraît qu’elle s’anime régulièrement pour le Nouvel An. Il y a quelque temps, King Dom y a fait une énorme fête avec une centaine de rastas venus de Kampala qui ont enchaîné les concerts pendant une semaine. Une autre fois, il a organisé un grand buffet habillé sur la plage avec illumination du lac à l’aide de gaz inflammables qu’il avait répandus à la surface avant d’y mettre le feu. A condition de bien préparer son coup, il y a du potentiel pour une bonne fête techno…

Si le plan vous branche, voici le numéro : 00 256 77 22 22 777



Au bout de cinq jours, nous nous arrachons de cette île de perdition...





...et je repars vers le Kenya, que je m’apprête à traverser d’est en ouest afin de gagner la côte swahili, soit Mombasa puis l’île de Lamu, supposée paradisiaque, où je compte terminer mon séjour africain avant de partir pour l’Iran.

Parcours au Kenya (deuxième partie)

22 - L'île de Lamu, paradis swahili

Lamu, le 30 septembre

Escale à Mombasa
Le voyage se passe plutôt bien, en particulier dans le bus où je rencontre une jolie professeur d’économie ougandaise pas intimidée par le fait de se faire des bisous au milieu d’un mystérieux groupe de mollahs égyptiens finalement très conciliants. Le trajet en train de nuit entre Nairobi et Mombasa se passe également très bien, avec ses immenses couchettes et son restaurant tout ce qu’il y a de victorien. Enfin, je parviens à la ville de Mombasa, une bonne entrée en matière de la côte swahili. On y perçoit immédiatement la différence d’ambiance avec le reste du pays. Depuis plus de mille ans, les commerçants arabes naviguent ici, portés par le vent de la mousson. Ils se sont mêlés avec les tribus locales, tout en subissant des influences indiennes et portugaises. Cela a donné un peuple, une architecture, des bateaux et une langue originales, le tout baignant dans une version de l’Islam moins sévère que celle de la péninsule arabique. Complètement dépaysé à nouveau, je découvre avec délice ce nouveau monde autour de Fort Jesus et dans la rue Vasco de Gama, qui conserve encore ses élégantes maisons à portes sculptées et à encorbellements. Mais le véritable éblouissement, c’est le lendemain sur l’île de Lamu que je le connais.



Lamu, le 7 septembre

Bienvenue au paradis
L’arrivée se fait sur une petite chaloupe qui longe le rivage. A côté de nous, des enfants jouent à cache-cache dans la mangrove, plongent des branches et nagent entre les bateaux. Les premières maisons apparaissent, plus belles les unes que les autres. L’île a richement vécu pendant des siècles du commerce de l'ambre, de l’ivoire, de la corne de rhinocéros, du bois de mangrove et, quoique dans une moindre mesure que sa voisine Zanzibar, de l’esclavage.

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Si le détournement des voies commerciales vers Mombasa, depuis la construction du chemin de fer vers l’Ouganda, a ruiné nombre d’îliens, il a par contre évité la modernisation de l’île, si bien que tout est miraculeusement resté en place. Lorsque l’on arpente les étroites ruelles, on s’ébahit tous les dix pas devant la variété des portes en bois sculpté, qui mêlent inspirations omanaises et indiennes.






On met un peu plus de temps à réaliser que les murs des maisons ont été bâtis avec des coraux. A un croisement, il faut s’écarter pour ne pas buter sur cette pierre polie sur laquelle des générations successives ont aiguisé leurs couteaux. Un peu partout, des renfoncements ont été aménagés dans les façades des maisons pour recevoir les amis que l’on ne peut pas inviter à rentrer, dissimulation des femmes oblige. Il y a quelques années, celles-ci ne passaient jamais la porte de chez elles, où elles partageaient leur temps entre les enfants, la cuisine, le jardin et la piscine.





Je vois d’ici votre mine indignée. Mais elles n’étaient pas si recluses que cela. Car si la porte leur était close, elles pouvaient se rendre visite en passant par les toits, auxquels les hommes n’avaient pas accès.



Là, c'est autre chose. Il s'agit de la villa de Caroline de Monaco sur l'extrémité chic de l'île...



Dans les rues de Lamu
Sous l’influence du monde extérieur, les mentalités ont fini par changer et, aujourd’hui, les femmes ont envahi les rues. Mais que les âmes prudes se rassurent, une dame swahili digne de ce nom a encore le visage totalement dissimulé sous un voile noir toutefois agrémenté de quelques broderies argentées, seule une mince ouverture dévoilant son regard. Les autres femmes sont simplement coiffées d’un tissu, souvent coloré pour certaines ethnies de la côte. On croise parfois même une Somalienne du nord du Kenya que ses traditions autorisent gaillardement à dévoiler une épaule.





Quant aux petites filles, elles font comme elles veulent.



Les hommes portent généralement le kikoï, sorte de jupe longue chatoyante qu’ils partagent avec leurs homologues du pourtour de l’Océan indien. Tout le monde se retrouve sur la petite place devant le vieux fort pour faire son marché, se raconter les potins et jouer à une sorte de jeu de plateau qui passionne tout particulièrement les enfants. Le ramadan, qui commence pendant mon séjour, modifie les habitudes. Vers 18h, la foule affamée se rassemble au moment de la fin du jeûne. Dès que le muezzin a fini de chanter, on sort le thé, les pruneaux et les biscuits, et on fait tourner à la ronde. Ensuite, chacun part se restaurer chez lui ou dans les gargottes, où l’on sert d’excellents poissons grillés accompagnés d’une purée de matoké (sorte de banane) à la noix de coco.



Vague à l’âne
De temps en temps, le bruit d’une menue cavalcade se rapproche et il faut penser à s’écarter pour laisser passer les garçons qui sautillent sur des ânes lancés au petit trot, seul moyen de transport sur l’île. Mais en général, ces doux animaux peinent plutôt sous des sacs de matériaux de construction trop lourds pour eux. Toutefois, après des siècles de mauvais traitements, leur situation est en train de changer. En se baladant sur la jetée du port, on trouve un refuge donnant sur la mer, où Khadija et son mari prennent soin d’une dizaine d’entre eux.





Ils choient les orphelins, soignent les blessés, conseillent des harnachements mieux adaptés et organisent des tournées de vermifuge et de vaccination dans l’île, autant de services dispensés gratuitement grâce à l’aide d’une Ong anglaise. Une fois par an, ils organisent le concours du plus bel âne de Lamu, prix à l’appui, ce qui pousse les propriétaires à prendre soin de leur animal.

www.thedonkeysanctuary.org.uk

Grément oblique
Enfin, si l’on a envie de quitter la civilisation, il est possible d’embarquer sur un dhow, l’un de ces petits bateaux à l’étrange grément oblique caractéristique de la côté swahili. On s’éloigne jusqu’à un banc de corail où on essaie vaguement d’attrapper un ou deux poissons pendant que le capitaine fait discrètement son marché auprès d’un véritable pêcheur.



Ensuite on s’installe sur la plage d’une île voisine pour faire un barbecue et on laisse passer la journée en essayant de ne pas trop se fatiguer.



Nairobi, le 9 septembre

Au bout d’une semaine, je file à Nairobi prendre mon avion pour Dubai, d’où je repartirai vingt-quatre heures plus tard pour Téhéran. La veille de mon départ, je suis invité à dîner par Jon et Vanessa, deux amis français, vieux routiers de la scène free parties maintenant engagés dans le développement durable pour le compte de l’Onu. Ces deux mélomanes enragés me gavent mon disque dur de chanson française, de jazz et de musique électronique avec les meilleurs albums de Serge Gainsbourg, Camille, Pascal Comelade, Miles Davis, John Coltrane, John Zorn, Eric Satie, Matmos, Pole, Burnt Friedman, The Roots et l’intégrale d’Aphex Twin, plus un paquet d’autres trucs que je n’en finis plus de découvrir au fur et à mesure. Merci à vous deux, je pense à vous tous les jours devant ma playlist !

Carte de Dubaï

23 - Plein les yeux à Dubaï

Dubaï, le 10 août

Dubaïopolis
On dit souvent que le premier indicateur du statut d’un pays est donné par son aéroport. Si c’est bien le cas, Dubaï est en train de renvoyer la France dans le Tiers Monde. L’endroit est immense, avec des lignes amples et pures, magnifiquement éclairé et très fonctionnel. Et effectivement, la ville est à son image : neuve, démesurée, avec d’immenses avenues à six voies sur lesquelles ne roulent que des voitures neuves, des trottoirs parfaitement propres, des murs immaculés, des buildings en construction qui succèdent à d’autres buildings en construction, et de temps en temps une mosquée devant laquelle papote une poignée d’hommes dans leur éclatante djellabah blanche.



Avec mille mètres de hauteur, cet immeuble sera bientôt le plus haut du monde.



Et voici l'emblème de la ville.



Une ville sans âme
Ces fidèles sont à peu près les seuls locaux que je croise durant mon tour de la ville en taxi. Dans le quartier commerçant d’Al Ras, que j’arpente à pied, seuls les Indiens, les Pakistanais et les Nigérians portent des colis, vendent des ordinateurs et montent la garde. « C’est vrai, depuis le début du boom économique, on attend toujours de voir les habitants de Dubaï se mettre au travail », sourit dans sa moustache un pharmacien indien. Mais il y a une chose plus étrange encore, c’est l’absence de vie dans cette gigantesque résidence surveillée. Pas un bistrot, d’accord, mais pas un salon de thé non plus pour se poser, discuter et regarder les gens vivre. Et quelle vie, d’abord ? Ce n’est bien sûr qu’une impression fondée sur une visite de quelques heures, mais il semble qu’à Dubaï, les gens ne vivent pas, ils travaillent. Dans les immeubles d’affaires, dans les shoping malls, dans les boutiques, dans les taxis, ils font de l’argent. Les immigrés l’envoient à leur famille, mais les locaux, eux, doivent en jouir chez eux, dans leur palais climatisé. Bien sûr, cette ville aussi riche que morte me glace le sang. Mais je dois reconnaître aussi qu’elle en jette. Quand tant d’autres métropoles entretiennent le même patrimoine depuis des siècles, les bédouins de Dubaï profitent du vide offert par le désert pour lancer des projets architecturaux d’une audace ımpressıonnante qui marqueront assurément leur temps. Il n’empêche que lorsque je m’envole pour l’Iran et sa civilisation multimillénaire, je me sens soulagé.

Parcours en Iran

24 - Sous la pression des mollahs

Téhéran, le 15 septembre

Arrivée tendue
Je me suis préparé du mieux que j’ai pu à mon arrivée en Iran. Pour obtenir mon visa, je ne me suis pas déclaré journaliste, mais rédacteur. J’ai renvoyé ma carte de presse en France et jeté tous les papiers administratifs des journaux qui m’emploient. Bon, si les douaniers fouillent mon disque dur, ils trouveront vite des articles. S’ils tapent mon nom dans Google, ça ne fera pas un pli non plus. Mais s’ils se contentent de me poser la question vite fait, je leur raconterai que je fais des guides de tourisme, mon baratin est prêt. Par contre, en cas d’interrogatoire un peu plus tatillon, pas question de jouer au plus malin, je me donne dix minutes avant de cracher le morceau. En traversant l’aéroport, j’essaie de prendre l’air dégagé tout en me répétant mon argumentaire. Histoire de montrer ma bonne volonté, je faillotte en me présentant de moi-même à la dame à l’air sévère qui détaille les nouveaux arrivants. Elle sourit et me fait comprendre que son travail consiste à vérifier la position des foulards. J'arrive à la douane, les cerbères de l’axe du mal regardent leur montre en bâillant. Je passe le portique, pas de réaction. Je sors de l’aéroport, me retrouve devant les taxis, ça y est je suis en Iran.



Téhéran, une ville moderne
La première chose qui me frappe, c’est le développement du pays. La route est parfaite, impeccablement bitumée et, en ce début de soirée, très bien éclairée. Téhéran, avec ses grandes avenues bordées d’immeubles gris, ressemble à n’importe quelle grande ville occidentale. C’en est même un peu décevant. Un peu plus tard, je constaterai que les maisons sont équipées à peu près comme chez nous, avec cuisine moderne, télévision, électricité tous les jours, eau chaude, parfois internet etc. En fait, le seul truc vraiment étrange, c’est la conduite démente des automobilistes. Pas question de laisser passer le voisin, apparemment c’est une question d’honneur. Comme je voudrais bien faire lever le pied à mon chauffeur, je lui fais remarquer qu’il roule très vite. Il se retourne et me remercie pour le compliment... Je pose mes bagages dans l’antique hôtel Naderi, dont l’aménagement n'a pas du bouger depuis les années cinquante. Je grimpe les escaliers, découvre avec ravissement une immense chambre équipée d’un téléphone en bakélite hors d’âge, puis je me couche enfin, complètement surexcité.



Shiraz, le 25 septembre

L'ordre moral ou comment le contourner
Je m’en doutais un peu, mais je réalise vite que les Iraniens sont mis sous pression par les mollahs. La situation pendant le ramadan donne une bonne illustration de la schizophrénie ambiante. L'interdit est strictement respecté, il est impossible de trouver un restaurant ouvert et, dans la rue, personne ne mange ou ne boit. Mais on m’explique vite que la majorité de la population attend juste d'être à la maison pour casser la croûte tranquillement. Un jour, alors que j’erre désespérément affamé avec un sandwich que je n'ose pas sortir de mon sac, un commerçant m’invite à l'avaler dans son arrière-boutique et m’avoue en souriant qu’il vient lui-même de s’envoyer un paquet de biscuits. Il y a aussi la question du port du foulard, apparemment un enjeu important tant les femmes semblent affirmer leurs convictions par la façon dont elles interprètent l’obligation (celle-ci fait l'andouille, c'est un très mauvais exemple).



L'Iranienne urbaine et branchée installe son fichu multicolore très en arrière, en périlleux équilibre sur le chignon afin de découvrir le plus possible sa chevelure. Et, histoire de compenser l’impact du bout de tissu honni, elle l'assortit d’énormes lunettes de soleil Gucci ou Chanel qu'elle fait reposer sur un nez parfois fraîchement retaillé et encore agrémenté du pansement consécutif a l’opération, le reste du visage étant recouvert d’une impressionnante couche de fond de teint. Bon, d’accord, j’exagère un peu, mais à peine. La lycéenne ou l’étudiante est généralement plus discrète, avec son capuchon noir basique.



Quant à la femme plus traditionnelle, elle décline toute une panoplie pudibonde qui va de la cape noire informe, le fameux tchador qu’elle retient péniblement avec les mains ou les dents, à la capeline noire à doublure blanche dans le genre de nos religieuses, en passant par des foulards de couleurs serrant le menton de certaines fermières. Ce n'est que très exceptionnellement que l’on croise ces femmes intégralement voilées que je voyais partout au Yémen et sur la côte est-africaine. Et les hommes ? Tranquilles, ils collent à la mode le plus près possible à la façon un peu tapageuse de leurs voisins du Moyen-Orient méditerranéen : mocassins de cuir allongés, jeans serrés à gros ceinturon avec parfois une touche de strass et chemises rayées brillantes s'ouvrant sur des pendentifs argentés perdus dans la toison.

Une nation divisée
Un soir, je suis invité à un dîner avec des chrétiens et des zoroastriens - des fidèles de la religion de la Perse préislamique. Pendant la soirée, j’entends des propos très durs sur l’islam, des choses que l’on n’oserait jamais dire en France. Lorsque j’avance prudemment qu’il est peut-être appliqué ici dans une version rigoriste susceptible d’évoluer comme l’a fait le christianisme chez nous, un zoroastrien me répond que c’est une religion fondamentalement négative et agressive qui prône la tristesse et la renonciation, avant d’ajouter que les Arabes incultes qui ont envahi le pays au VIIe siècle en ont anéanti la culture. J’entendrai souvent cette dernière réflexion au cours de mon séjour, y compris curieusement de la part de musulmans. Certains de mes interlocuteurs me diront même considérer la révolution islamique de Khomeini comme une deuxième invasion arabe. Ferdosi, le plus grand poète iranien (et dans ce pays on ne rigole pas avec la poésie), n'a-t-il pas bâti sa renommée sur sa monumentale histoire de la Perse, rédigée à une époque où sa mémoire était menacée par l'influence arabe ? Un jour, un homme particulièrement exaspéré par le régime des mollahs en vient carrément à souhaiter devant moi que les Américains ou les Israéliens mettent à exécution leurs menaces de bombardement, dans l’espoir que du chaos émerge la démocratie. Beaucoup de jeunes n'en peuvent plus, ils estiment que la situation est bloquée pour plusieurs décennies et ne pensent qu’à fuir le pays. L'un d'eux me dit ne pas croire en Dieu mais ne pouvoir l'affirmer publiquement, l'apostasie étant punie de mort en Iran ! Pour autant, certaines jeunes femmes m'assurent porter le voile de leur plein gré et un homme me raconte être heureux de vivre dans un pays régi par la charia et débarrassé du fléau de l'alcool. Mais même ces défenseurs de la révolution disent vouloir davantage de liberté et d'ouverture sur l'étranger et ils affirment généralement soutenir Khatami, l’ancien président qui a tenté d’assouplir le régime avant d’être évincé par les Gardiens de la Révolution, emmenés par le Guide suprême, Khamenei, ici avec son prédécesseur l'imam Khomeini.



Toutefois, certaines provinces sont plus religieuses que d’autre, si bien qu’il est difficile d’estimer précisément le soutien au pouvoir en place. Mais en tout cas, tous mes interlocuteurs s’accordent sur un point : pour que la situation évolue, il faudrait une nouvelle révolution probablement assortie d’une guerre civile. Et ce risque là, aucun d’entre eux ne se dit prêt à le courir.

25 - De l’hospitalité iranienne

Téhéran¸ le 10 octobre

Un accueil extraordinaire
Voilà pour la politique, c’était difficile de passer à côté, d'autant que les Iraniens n'ont que ça à la bouche lorsqu'ils tombent sur un étranger. Mais le souvenir le plus marquant que je conserverai de l'Iran, c'est l'incroyable hospitalité de ses habitants. C'est bien simple, je n'ai jamais rien vu de comparable. Les gens me saluent en souriant dans la rue, se proposent spontanément de me servir d'interprète dans les magasins, m’indiquent le chemin en m’accompagnant jusqu’à destination... A Téréran, un pharmacien me fait passer derrière le comptoir pour partager le thé et les gâteaux avec sa famille, un autre jour je suis reçu merveilleusement par une famille arménienne, dont Arno, le fils graphiste, passe des heures à faire les cartes qui illustrent mon blog. D'ailleurs, le voici.



Un jour, alors que j'explique à un inconnu qu'il me faut calculer au plus juste mes dépenses parce que les distributeurs ne délivrent pas d'argent aux étrangers, il me donne son numéro de téléphone en me proposant de m'en prêter si je me retrouve à cours à la fin de mon séjour. Non seulement les Iraniens sont gentils, mais en plus ils sont délicieusement bien élevés, toujours sur le qui-vive pour mettre à l’aise leur invité. Ils m'expliquent que leur culture les pousse même parfois à en faire un peu trop à cause du « tarov », une sorte de politesse forcée qui confine à l’hypocrisie. Par exemple, un chauffeur de taxi se retrouve à propose à un client de lui offrir la course, alors qu'au fond il n'en a aucune envie. Dans un autre genre, une femme est censée faire tout un tas de manières avant de passer une porte devant un homme, mais elle finit par s'exécuter en s