Derniers feux à Goa (Trax, février 2010)

Sous la pression des autorités, les raves mythiques de ce petit état indien ont quasiment disparu. Adieu les grandes envolées de trance sur fond de cocotiers fluo et de couchers de soleil sur la mer. Histoire d’un paradis perdu.

« Depuis combien de temps on n’a pas eu une vraie fête ? » Le vieux raver s’arrête un instant de récurer son chilom avant de répondre d’un air las. « Ca fait bien un an. Et encore, c’était un petit truc sans rien d’extraordinaire au nord, dans l’état du Maharashtra. Rien à voir avec la belle époque. » Alors qu’il s’interrompt pour mélanger son tabac et son charas dans une demi noix de coco, son voisin reprend. « Au début du mois, il y a eu une nouvelle tentative. Un backchich avait été versé au commissariat du coin, mais ce sont d’autres flics qui sont venus. Ils ont arrêté la soirée et mis l’organisateur en prison. Même quand on reste tranquille, on nous tombe dessus. Il y a trois semaines, une patrouille est passée ici et a confisqué le sound system. » Ici, c’est le bar et magasin de disques du label Disco Valley Records*, le bastion des tranceux du village de Chapora, au nord de Goa. Avec ses fêtes légendaires, ce minuscule état indien d’une centaine de kilomètres de longueur, colonie portugaise jusqu’en 1961, fût pendant près de vingt ans la terre promise des ravers. Quel feu ardent brûlait ici ? Et que s’est-il passé pour qu’il soit ainsi étouffé, ses dernières braises achevant de rougeoyer dans les épaisses volutes obscurcissant cette petite salle à l’ambiance morose ?

Les pionniers hippies
L’histoire commence bien avant l’arrivée de la techno. Elle plonge ses racines dans le début des années soixante, lorsque une poignée de hippies prit ses premiers quartiers d’hiver dans cette région paradisiaque, fuyant le froid des stations himalayennes de Katmandou, Richikech et Manali. Parmi eux, il y avait Eddie 8 Finger, quatre-vingt-deux ans, qui n’est jamais reparti. Longtemps il a nourri les junkies qui se laissaient mourir sur la plage, aujourd’hui ce sont les anciens de Goa qui lui règlent ses repas. On le trouve tous les midis chez Jo Banana, un restaurant un peu à l’écart de la plage d’Anjuna. A l’heure dite, débarque un très vieux monsieur équipé d’un sonotone et vêtu d’une pimpante chemise à fleurs. « Goa offrait la liberté qui nous cherchions tant en Occident, glisse-t-il dans un doux sourire ridé. Nous vivions nus sur la plage, faisions l’amour sans nous soucier du lendemain, fumions de l’herbe, prenions du Lsd et organisions sans cesse des fêtes. Je ne dis pas que les Indiens aimaient ça, mais ils voulaient l’argent alors ils laissaient faire. Et puis ils savaient recevoir, car ils avaient l’habitude des Portugais. »

Laboratoire musical
Au cours de la décennie suivante, ce paradis pour hippies s’ouvre progressivement aux musiques électroniques. Pour raconter cette évolution, il n’y a pas mieux que Goa Gil, DJ emblématique d’Anjuna aux allures de sadhu joufflu et souriant, qui fût aux premières loges depuis son arrivée de San Francisco en 1971. « Cet endroit a toujours été un laboratoire pour les nouvelles musiques. Dans les Full Moon parties, en plus des jams acoustiques, nous passions les derniers disques de disques de rock, de reggae, de folk ou de jazz. Kraftwerk et Propaganda sont apparus à la fin des années 70, mais c’est vers 83 que nous avons organisé nos premières soirées réellement électroniques. On y écoutait Cabaret Voltaire, Yello, New Order, Nitzer Ebb et surtout Front 242. Bien sûr, certains vieux hippies détestaient ça, mais la majorité d’entre nous était très excitée par ces nouvelles musiques. Le mélange des rythmes tribaux et des sons électroniques nous paraissait une combinaison parfaitement contemporaine du passé et du futur. Il n’y avait pas de production sur place, mais nous faisions nos propres réédits à l’aide de deux magnétos à bandes en retirant les passages chantés qui ne nous plaisaient pas afin de ne garder que les parties instrumentales. Enfin, les jeunes de Butterfly, Infinity Project et Juno qui s’étaient éduqués chez nous sont revenus avec une nouvelle musique qui collait avec l’esprit de nos fêtes. C’est ce qu’on a appelé la trance. »
A cette époque, Goa est une sorte de Mecque hédoniste où l’on se rend en pèlerinage des quatre coins du monde. Le témoignage le plus éloquent sur cette époque, ce n’est pas auprès des derniers rescapés encore sur place que je le trouve, mais un peu plus tard à Paris, auprès de Yayo, un assidu de 1979 à 1995. « On devait être entre 10 et 15 000 à y passer l’hiver et à fréquenter les mêmes fêtes, au bout d’un moment on se connaissait tous, se souvient l’organisateur des soirées Trance Body Express. Il y avait des freaks qui passaient leur vie en voyage, des gens qui fuyaient le fisc, des trafiquants de drogue, ce n’étaient ( ?) pas vraiment des enfants de chœur. On se serait cru sur une île de pirates ! Le lieu mythique, c’était Disco Valley, une petite crique bordée de cocotiers devant le village de Vagator, qui pouvait accueillir 3000 personnes. Il y avait aussi le vieux fort portugais au dessus de Chapora, la forêt de bambous à côté d’Anjuna… Le cadre était déjà paradisiaque, mais en plus on faisait des décos énormes. Vingt à trente personnes passaient la journée à repeindre en fluo dans un style pointilliste ou arborigène les rochers, les troncs des cocotiers, les feuilles et les racines, sans compter toutes les toiles qui étaient accrochées un peu partout. C’était complètement féérique. Les danseurs aussi faisaient partie de l’animation, ils venaient en pirates, en Indiens, peints de toutes les couleurs, avec des miroirs ou des diodes accrochés partout. Moi, je me mettais souvent en costume d’Arlequin enroulé dans un filet de pêche. Au matin, tout ça était dépenaillé, les maquillages coulaient… Avec l’effet du LSD, je ne te raconte pas le spectacle. »

Le déclin
Au milieu des années 90, la presse anglaise branchée publie des reportages sur ces incroyables fêtes du bout du monde, bientôt suivie par les tabloids et la télévision. Des charters de touristes se mettent alors à débarquer directement de Londres, au grand dépit de Goa Gil. « Ca a été le début de la fin. Des milliers de gens venaient quelques jours et repartaient, on perdait la convivialité des fêtes entre amis. A un moment, ce n’était même plus sûr pour les femmes de se balader à la nuit tombée. Il y avait des fêtes quasiment tous les soirs, n’importe où, sans aucun respect du voisinage. » Peu à peu, les autorités se crispent. Les premières frictions avaient commencé dans les années 80, mais au cours des années 90 la répression se fait plus intense et, à partir de 2002, il n’est carrément plus possible d’organiser une seule fête. « Nous ne faisons qu’appliquer un arrêt de la Cour suprême qui interdit sur tout le territoire indien de faire du bruit après 22h, assure Sebastian Zumvu, le porte-parole du gouverneur de Goa. Mais nous essayons d’être un modèle dans son application, car les rassemblements qui se tenaient ici ont posé problème pendant de nombreuses années, entre le trafic de drogues, le tapage nocturne, l’absence de nettoyage... Nous souhaitons aussi accueillir des touristes classiques, qui viennent avec de l’argent à dépenser plutôt que des gens qui restent des mois à végéter sans un sou. » Le gouvernement local, aux mains du Parti du Congrès, de centre gauche, est d’autant plus zélé qu’il est continuellement harcelé par les nationalistes hindous du BJP. Pour situer l’ambiance, le quotidien Goa Navhind Times relayait dans son édition du 23 décembre dernier les menaces d’un groupuscule extrémiste exigeant que les touristes aillent fêter ailleurs le Nouvel An.

Tristes tropiques
Aujourd’hui, la plage d’Anjuna tend à devenir une banale station balnéaire. La mince bande de sable bordée de paillotes et de cocotiers présente un mélange d’Anglaises avachies au milieu de leur marmaille sous les parasols Coca-Cola, de Russes ventripotents en slip de bain qui se lancent des frisbees, d’Indiens tout gênés dans les vagues par leur pantalon ou leur sari, et tout de même de quelques vieux hippies maigrichons en curieux string ficelle. Ce n’est pas encore l’Internationale des Bidochons, mais on y arrive doucement. Le jeudi et le dimanche, le Currley’s Bar continue de faire danser les tranceux devant le coucher de soleil, mais les platines s’arrêtent donc de tourner à 22h. En montant vers la plage de Vagator, à quelques kilomètres de là, on trouve aussi le Paradiso, splendide club à ciel ouvert donnant sur la mer, qui se donnait jadis les moyens de recevoir des pointures internationales au côté de son résident Goa Gil. Mais depuis quelques années, le patron a cessé de programmer de la trance pour passer ce qui se fait de plus vulgaire en matière de house afin, comme il l’explique lui-même, « d’attirer des clients qui boivent davantage d’alcool ». Enfin, il reste le 9 Bar, traditionnel point de rendez-vous des ravers situé à deux pas de Disco Valley. L’endroit est magique, un vaste dancefloor flanqué d’un impressionnant sound-system, avec vue sur la plage à l’horizon de laquelle s’enfonce chaque soir un somptueux soleil rouge. Mais ici encore, l’extinction des feux se fait à 22h, laissant chaque fois les danseurs frustrés.


Full power
Cela fait une semaine que je suis là et je commence à me lasser de voir des freaks fossilisés enchaîner les chiloms en ressassant le bon vieux temps. Heureusement, le soir de Noël arrive, avec l’une des deux seules fêtes encore autorisées avec celle du Nouvel An. Dans Chapora, où une ravissante crèche a été installée devant la petite église blanche, la rue bourdonne d’un va-et-vient surexcité de scooters. Après le feu d’artifices, tout le monde prend la direction du Hilltop, une vaste enceinte jalonnée de cocotiers fluo et encadrée par des tentures psychédéliques. Des chai mamas ont installé sur les côtés du dancefloor de grands parterres de nattes pour discuter, boire du thé ou manger des fruits. Dans la nuit, les Indiens en chemise disco pailletée et lunettes de soleil couvrantes représentent la moitié des 2000 personnes présentes, donnant à la fête une touche Bollywood inattendue. Mais au petit matin, ils laissent la place aux habitués, dont beaucoup sortent du lit. Les garçons sont magnifiques, torses nus ornés de savants tatouages ésotériques, leurs dreadlocks rehaussées de fils de couleurs voltigeant dans la lumière rasante. Certains suivent la musique avec un grand bâton, le faisant tourner indéfiniment sur leurs bras et leurs épaules. Les danseurs les plus acharnés semblent être les Japonais, qui rebondissent comme du caoutchouc devant les enceintes en martelant le sol de leurs pieds nus. Mais ce sont vers les filles que convergent les regards. Sous le soleil des tropiques, elles sont souriantes, bronzées et étonnamment sophistiquées dans leur jupe fendue, top asymétrique, dos nu et déshabillé de soie aux couleurs éclatantes. Toute la journée, le dancefloor reste aussi glamour et dynamique sans jamais désemplir, un vrai bonheur.



Mecque hédoniste

Goa is a state of mind
Pas de doute, la flamme de Goa n’est pas totalement éteinte. Des travellers continuent de venir, heureux de se retrouver en petits comités malgré le délitement progressif de la vie nocturne. A la première occasion, on les voit ressortir. Mais ils sont plus nombreux encore à être partis sous des cieux plus cléments. En Asie, la Thaïlande dispose toujours quelques beaux spots. On parle aussi d’une poignée de fêtes plus confidentielles au Laos, au Cambodge, au Népal et au Ladakh. Sans oublier le Brésil, le Mexique, l’Afrique du sud, l’Australie… Après tout, comme tente de positiver Goa Gil dans un documentaire sur les derniers hippies**, « Goa n’est pas un lieu, c’est un état d’esprit ».

Antoine Calvino


*Compilation 1001 Nights (Disco Valley Records)
**Marcus Robbins, Last hippie standing (Tangiji Film)

1 commentaire:

freezero a dit…

salut antoine!
tres bon article !
et tres bon voyage apparemment aussi,
ça donne envie de y aller!
justement j'y vais la semaine prochaine
(goa puis timal nadu)
te dis à bientôt
et bon séjour en ethiopie sur les traces
de l'arche d'alliance....
biz biz