Des zoroastriens chez les mollahs

Quatorze siècles après l’invasion arabe et trente ans après la révolution islamique, quelques dizaines de milliers d’Iraniens restent adeptes de la religion du feu professée par Zarathoustra. Non sans difficultés.


La nuit est tombée sur l’antique Yazd. Alors que s’éteignent peu à peu les lumières de cette petite ville ocre du centre de l’Iran, un gymnase de la périphérie est le siège d’une intense animation. Quelques centaines de personnes s’y sont retrouvées à l’abri des regards pour prier, chanter, dîner et danser ensemble. Les femmes sont très maquillées et portent des robes multicolores. Certaines ont même tombé le sempiternel foulard réglementaire, faisant voler leur chevelure dans une joyeuse farandole. Dans un coin de la salle, un groupe d’adolescents fait tourner une bouteille de vodka de contrebande avec des airs de conspirateurs. Ce soir, c’est Mehregan, la grande fête d’automne du zoroastrisme, la religion ancestrale de la Perse qui compte encore une quarantaine de milliers de fidèles en Iran dont cinq mille à Yazd, son foyer historique. « Notre culture est pacifique et joyeuse, s’exclame Shirin, une jeune infirmière. Les musulmans passent leur temps à se lamenter. Ils pensent que s’ils sont tristes, ils iront au paradis. Ils n’aiment pas ce monde et ils voudraient nous obliger à être comme eux... Mais nous ne nous laissons pas faire ! » Difficile, dans l’une des théocraties les plus strictes au monde, de vivre en marge de la religion d’Etat.


Un zoroastrien à la chemise ornée du frahavar, avec son fils


La fête de Mehregan

Les pères de l’Iran
Les zoroastriens sont pourtant considérés comme les pères de l’Iran. Leur religion, professée dans la Perse antique par Zarathoustra vers le début du premier millénaire avant notre ère (les sources manquent), fût la religion officielle de l’Empire du III° au VIII° siècle. Selon les Gathas, les écrits traditionnellement attribués à Zarathoustra, sa doctrine peut se résumer à la formule « parler, penser et agir avec bienveillance » symbolisée par le frahavar, un vieil homme entouré de deux ailes à trois rangées de plumes. Selon Zarathoustra, il y a en chaque être humain un affrontement entre le bien et le mal, et il lui appartient de choisir la droiture en son âme et conscience car « le bonheur appartient à celui qui apporte le bonheur aux autres ». Après sa mort, chacun ressuscitera pour être jugé en fonction de ses actions et vivre plus ou moins près de la lumière d’Ahura Mazda, le dieu unique. Monothéisme, dualisme du bien et du mal, résurrection, jugement, paradis : autant d’éléments qui préfigurent l’avènement du judaïsme, du christianisme et de l’islam. « Cette influence est encore plus frappante pour le chiisme, assure le prêtre Kourosh Niknam, qui représente la communauté zoroastrienne au Majis, le Parlement iranien. Non seulement on y retrouve les grands principes de notre religion, mais en plus la plupart de nos cérémonies y ont été adaptées, en particulier la commémoration de la mort du prince Siavash, dont la figure a été remplacée par celle de l’imam Hussein. Ils s’inspirent aussi de notre culte du feu et considèrent que la lumière est sainte. Par contre, ils ont malheureusement délaissé notre respect du libre arbitre. »


Un prêtre en prière devant le feu sacré


Une jeune zoroastrienne au lieu de pèlerinage de Chak Chak

Quatorze siècles d’oppression
De fait, depuis l’invasion arabe au VIII° siècle, les zoroastriens n’ont cessé d’être opprimés. Après une période d’accalmie pendant le règne du Shah, la situation s’est brutalement aggravée avec l’avènement de Khomeiny il y a trente ans, comme l’explique Esfandiar, un jeune agent immobilier de Yazd : « La révolution islamique est une deuxième invasion arabe ! Nous sommes considérés comme impurs, à l’école je n’avais le droit de boire qu’à mon robinet. Pour la même raison, il nous est impossible de travailler dans la restauration, mais aussi d’être juge, militaire professionnel et, jusqu’il y a peu, enseignant. De façon générale, il nous est très difficile de décrocher un emploi de fonctionnaire. » Devant ces brimades, les zoroastriens s’exilent par milliers vers les Etats-Unis. Et ceux qui restent sont fortement incités à se convertir. Si un membre d’une fratrie devient musulman, il récupère seul l’héritage paternel... « Malgré tout, nous nous sentons bien dans notre pays, précise Esfandiar. Nous n’avons pas de problème avec nos compatriotes, seulement avec le gouvernement. » Difficile effectivement de noter une quelconque animosité dans la population à l’égard de la communauté zoroastrienne. Les jeunes Iraniens sont même de plus en plus nombreux à arborer en pendentif le frahavar. Un moyen discret de manifester tout autant leur attachement à leurs racines persanes que leur désaccord avec le régime. On ne peut être plus clair qu’Hakim, un jeune musulman croisé dans une gare de Téhéran : « Oublie le drapeau iranien, il nous a été imposé par les mollahs. Le véritable emblème de notre pays c’est le vieil homme aux grandes ailes ».
Antoine Calvino


La fête de Ayathrem à Téhéran avec Kourosh Niknam (deuxième en partant de la gauche), représentant de la communauté zoroastrienne au Majis, le Parlement iranien


Des fidèles en prière dans la cour du temple zoroastrien de Téhéran


Les tours du silence de Yazd, où les zoroastriens exposaient autrefois les corps de leurs morts aux vautours pour ne pas souiller la terre (par l'inhumation) ou l'air (par la crémation)

3 commentaires:

L'ami a dit…

En tant que français zoroastrien (converti) j'ai adoré votre article, bien documenté, il montre bien la situation des Zoroastriens en Iran aujourd'hui.
Il faut aussi rappeler qu'en dehors de l'Iran notre communauté ne s'est pas portée aussi bien depuis des siècles! De nombreuses personnes, d'origine iranienne/kurde ou pas du tout de ces origines se convertissent en Scandinavie, en Russie et en Amérique du Sud! La force de notre belle religion grandit de jour en jour!
Paix et santé sur tous les hommes,
amis.

Roselyne BLANCHE a dit…

J'aime beaucoup la photo du zoroastrien à la chemise ornée du frahavar, avec son fils.
C'est une Très Belle Photo.
Que la Lumière et la PAIX
descende sur Tous les Hommes.
Puisse la Vraie Sagesse Amour revenir sur Terre.

Roselyne BLANCHE
Lymphocyte T CD8+

ASTROLOGIE PERSE a dit…

En tant qu’iranien en exile en France depuis plus de 20 ans, je constat chaque jour l'intérêt de plus en plus grandissante des iraniens envers leur véritable culture zoroastrienne. Le règne tyrannique des envahisseurs enturbannés va bientôt toucher à sa fin. Vive la Perse libre