22 - L'île de Lamu, paradis swahili

Lamu, le 30 septembre

Escale à Mombasa
Le voyage se passe plutôt bien, en particulier dans le bus où je rencontre une jolie professeur d’économie ougandaise pas intimidée par le fait de se faire des bisous au milieu d’un mystérieux groupe de mollahs égyptiens finalement très conciliants. Le trajet en train de nuit entre Nairobi et Mombasa se passe également très bien, avec ses immenses couchettes et son restaurant tout ce qu’il y a de victorien. Enfin, je parviens à la ville de Mombasa, une bonne entrée en matière de la côte swahili. On y perçoit immédiatement la différence d’ambiance avec le reste du pays. Depuis plus de mille ans, les commerçants arabes naviguent ici, portés par le vent de la mousson. Ils se sont mêlés avec les tribus locales, tout en subissant des influences indiennes et portugaises. Cela a donné un peuple, une architecture, des bateaux et une langue originales, le tout baignant dans une version de l’Islam moins sévère que celle de la péninsule arabique. Complètement dépaysé à nouveau, je découvre avec délice ce nouveau monde autour de Fort Jesus et dans la rue Vasco de Gama, qui conserve encore ses élégantes maisons à portes sculptées et à encorbellements. Mais le véritable éblouissement, c’est le lendemain sur l’île de Lamu que je le connais.



Lamu, le 7 septembre

Bienvenue au paradis
L’arrivée se fait sur une petite chaloupe qui longe le rivage. A côté de nous, des enfants jouent à cache-cache dans la mangrove, plongent des branches et nagent entre les bateaux. Les premières maisons apparaissent, plus belles les unes que les autres. L’île a richement vécu pendant des siècles du commerce de l'ambre, de l’ivoire, de la corne de rhinocéros, du bois de mangrove et, quoique dans une moindre mesure que sa voisine Zanzibar, de l’esclavage.

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Si le détournement des voies commerciales vers Mombasa, depuis la construction du chemin de fer vers l’Ouganda, a ruiné nombre d’îliens, il a par contre évité la modernisation de l’île, si bien que tout est miraculeusement resté en place. Lorsque l’on arpente les étroites ruelles, on s’ébahit tous les dix pas devant la variété des portes en bois sculpté, qui mêlent inspirations omanaises et indiennes.






On met un peu plus de temps à réaliser que les murs des maisons ont été bâtis avec des coraux. A un croisement, il faut s’écarter pour ne pas buter sur cette pierre polie sur laquelle des générations successives ont aiguisé leurs couteaux. Un peu partout, des renfoncements ont été aménagés dans les façades des maisons pour recevoir les amis que l’on ne peut pas inviter à rentrer, dissimulation des femmes oblige. Il y a quelques années, celles-ci ne passaient jamais la porte de chez elles, où elles partageaient leur temps entre les enfants, la cuisine, le jardin et la piscine.





Je vois d’ici votre mine indignée. Mais elles n’étaient pas si recluses que cela. Car si la porte leur était close, elles pouvaient se rendre visite en passant par les toits, auxquels les hommes n’avaient pas accès.



Là, c'est autre chose. Il s'agit de la villa de Caroline de Monaco sur l'extrémité chic de l'île...



Dans les rues de Lamu
Sous l’influence du monde extérieur, les mentalités ont fini par changer et, aujourd’hui, les femmes ont envahi les rues. Mais que les âmes prudes se rassurent, une dame swahili digne de ce nom a encore le visage totalement dissimulé sous un voile noir toutefois agrémenté de quelques broderies argentées, seule une mince ouverture dévoilant son regard. Les autres femmes sont simplement coiffées d’un tissu, souvent coloré pour certaines ethnies de la côte. On croise parfois même une Somalienne du nord du Kenya que ses traditions autorisent gaillardement à dévoiler une épaule.





Quant aux petites filles, elles font comme elles veulent.



Les hommes portent généralement le kikoï, sorte de jupe longue chatoyante qu’ils partagent avec leurs homologues du pourtour de l’Océan indien. Tout le monde se retrouve sur la petite place devant le vieux fort pour faire son marché, se raconter les potins et jouer à une sorte de jeu de plateau qui passionne tout particulièrement les enfants. Le ramadan, qui commence pendant mon séjour, modifie les habitudes. Vers 18h, la foule affamée se rassemble au moment de la fin du jeûne. Dès que le muezzin a fini de chanter, on sort le thé, les pruneaux et les biscuits, et on fait tourner à la ronde. Ensuite, chacun part se restaurer chez lui ou dans les gargottes, où l’on sert d’excellents poissons grillés accompagnés d’une purée de matoké (sorte de banane) à la noix de coco.



Vague à l’âne
De temps en temps, le bruit d’une menue cavalcade se rapproche et il faut penser à s’écarter pour laisser passer les garçons qui sautillent sur des ânes lancés au petit trot, seul moyen de transport sur l’île. Mais en général, ces doux animaux peinent plutôt sous des sacs de matériaux de construction trop lourds pour eux. Toutefois, après des siècles de mauvais traitements, leur situation est en train de changer. En se baladant sur la jetée du port, on trouve un refuge donnant sur la mer, où Khadija et son mari prennent soin d’une dizaine d’entre eux.





Ils choient les orphelins, soignent les blessés, conseillent des harnachements mieux adaptés et organisent des tournées de vermifuge et de vaccination dans l’île, autant de services dispensés gratuitement grâce à l’aide d’une Ong anglaise. Une fois par an, ils organisent le concours du plus bel âne de Lamu, prix à l’appui, ce qui pousse les propriétaires à prendre soin de leur animal.

www.thedonkeysanctuary.org.uk

Grément oblique
Enfin, si l’on a envie de quitter la civilisation, il est possible d’embarquer sur un dhow, l’un de ces petits bateaux à l’étrange grément oblique caractéristique de la côté swahili. On s’éloigne jusqu’à un banc de corail où on essaie vaguement d’attrapper un ou deux poissons pendant que le capitaine fait discrètement son marché auprès d’un véritable pêcheur.



Ensuite on s’installe sur la plage d’une île voisine pour faire un barbecue et on laisse passer la journée en essayant de ne pas trop se fatiguer.



Nairobi, le 9 septembre

Au bout d’une semaine, je file à Nairobi prendre mon avion pour Dubai, d’où je repartirai vingt-quatre heures plus tard pour Téhéran. La veille de mon départ, je suis invité à dîner par Jon et Vanessa, deux amis français, vieux routiers de la scène free parties maintenant engagés dans le développement durable pour le compte de l’Onu. Ces deux mélomanes enragés me gavent mon disque dur de chanson française, de jazz et de musique électronique avec les meilleurs albums de Serge Gainsbourg, Camille, Pascal Comelade, Miles Davis, John Coltrane, John Zorn, Eric Satie, Matmos, Pole, Burnt Friedman, The Roots et l’intégrale d’Aphex Twin, plus un paquet d’autres trucs que je n’en finis plus de découvrir au fur et à mesure. Merci à vous deux, je pense à vous tous les jours devant ma playlist !

1 commentaire:

vanessa a dit…

Salut Antoine

je n'avais jamais pris le temps de lire ton blog, n'ayant pas internet à nairobi.
Je dois avouer qu'il est plutot réussi et qu'il donne envie de découvrir le monde.
J'espère que tu pourras vendre quelques articles afin de repartir.
Si tu repasses par nairobi, nous avons récupéré encore plus de musique!
On t'embrasse
Vanessa, Jon et Lula