3 - L'Himalaya indien

Chandigar, le 22 août

Lecorbusier en Inde
Le soir, je prends le train pour Chandigar, une ville nouvelle du Penjab construite dans les années cinquante par Lecorbusier. Ses habitants sont extrêmement fiers de demeurer dans cette zone franche propre et ordonnée, qui tranche de façon incongrue avec l’insondable désordre dans lequel est plongé le reste du pays. Mais pour un Européen, cette ville aux airs de banlieue cossue un peu rétro avec pavillons à jardinets et gros bâtiments publics en béton n'a pas grand intérêt. Je reste deux heures, en profite pour prendre une douche dans une espèce d’auberge de jeunesse soviétique, et pars directement pour la vallée de la Parvati, dans les contreforts de l'Himalaya, à huit heures de bus.

Manikaran, le 24 août

Un parfum familier
A quelques kilomètres de l’arrivée, un parfum familier me fait lever la tête de mon livre. Je regarde par la fenêtre et là, je n’en crois pas mes yeux, des buissons d’herbe poussent à perte de vue sur le bord de la route. Pas un buisson de temps en temps, non, de la bonne beu sur des kilomètres et des kilomètres… Deux heures plus tard, me voici dans le village de Manikaran, un lieu saint à la fois pour les Hindous et pour les Sikhs. Je prends une chambre donnant sur une rivière déchaînée et un joli temple sikh construit sur une source d’eau chaude aménagée en bains publics. Comme Lonely Planet stipule que son accès est autorisé aux étrangers, je descends m’y baigner, quand même un peu intimidé au milieu de tous ces grands barbus enturbannés qui regardent avec curiosité le petit blond barbotant dans son costume de bain rouge.



Malana, le 27 août

Chez les descendants d'Alexandre le Grand
Le lendemain, je me lance dans une ascension éprouvante pour rejoindre Malana, un village perché au sommet d’une montagne, dont les habitants se prétendent les descendants d'Alexandre le Grand. Ils sont un millier, parlent une langue qui leur est propre et s’estiment tellement purs que personne n’a le droit de les toucher, ni eux ni leurs maisons, sous peine d'une amende de mille roupies ! Lorsque l’on traverse leur village, il est recommandé de suivre un petit chemin de pierres pour être bien sûr de ne pas enfreindre la règle.



Cette exacerbation de la primauté par la caste a un impact surprenant sur les enfants du village, qui ne me courent pas après comme dans les autres villages indiens et, pour certains, semblent même me regarder avec une mine dégoûtée… Mais si tout contact physique est proscrit, les habitants sont par contre très pressants pour me vendre leur fameuse crème de Malana, réputé dans l’Inde entière pour être le meilleur charas du pays. Je reste deux nuits dans une petite guesthouse surplombant ce village étonnant, qui ne devrait pas longtemps garder sa singularité à en croire les explosions de dynamite répétées des ouvriers qui construisent une route dans sa direction.



Je repars avec deux autres voyageurs et un guide en direction de la vallée de Kulu. Le chemin passe par un col, en tout il y en a pour vingt kilomètres à cavaler sur des sentiers parfois très escarpés. On passe du paysage alpin avec sapins et violettes à de grands plateaux de bruyères, où de grosses pierres percent à travers la brume. C’est très joli, par contre la boulette d’opium ingérée la veille semble ne pas passer, car je suis malade comme un chien dès les premières ascensions. Je n’ai pas de souffle, pas de jambes, de la fièvre, la nausée en permanence. Je vomis, m’arrête toutes les demi-heures pour récupérer, m’accroche pour rattraper les trois autres qui, au contraire, gambadent comme des lapins, c’est l’horreur.







Vashisht, le 28 août

Spot hippie
Après une longue journée de lutte, j’arrive à Vashisht, village jumeau de Manali, spot mythique des hippies dans les années 70. Mais je n'y reste que le temps d’une trempette nocturne dans d’antiques bains publics, d’un repas face aux montagnes et de quelques instants de tendresse avec un lapin angora géant.



C'est que je suis pressé d'arriver au Ladakh, la partie indienne du Tibet, ou je compte rester un moment. Vers deux heures du matin, je prends donc une jeep. Durant les vingt-quatre heures du voyage au milieu des massifs himalayens, mon état s’aggrave, j’ai une fièvre de cheval accompagnée de crises de diarrhée épouvantables. Mais comme je fais croire à tout le monde que c’est le conducteur ladakhi qui pète sans discontinuer, personne n’ose protester. Je sais, c’est ignoble.

Leh, 13 septembre

Enfin le Ladakh !
Lorsque nous arrivons finalement à Leh, la capitale du Ladakh, je découvre une petite ville traditionnelle construite sur un plateau rocailleux à 3500 mètres d’altitude. Elle est entourée de monastères à flancs de montagnes et cernée au loin par d’imposants sommets enneigées qui culminent à 7000 m.



L'ambiance est si différente du reste de l'Inde que j’ai l’impression d’avoir changé de pays, si ce n’est de continent. Les Ladakhis, qui sont bouddhistes, se montrent plus calmes et plus attentionnés, leurs vêtements et leur architecture sont nettement moins exubérants. Ci-dessous, quelques stupas, des sortes de calvaires.




Les rues sont propres et les seuls animaux en liberté sont des ânes et des yaks. Je trouve même une bonne boulangerie tenue par un vieux Sikh toujours souriant.



J’arrive en plein festival folklorique et c’est l’occasion d’assister à un défilé de Ladakhis en costume traditionnel rouge et noir avec leurs petites bottines brodées pointues, précédés par des lamas coiffés des mêmes drôles de bicornes dorés qu’ils arborent dans Tintin.



Le premier soir, je rencontre Juan et Hugo, deux Français un peu perchés qui courent le monde sur leur moto pour assembler des Ouroboros, d’immenses serpents qui se mordent la queue, avant de les prendre en photo par satellite. Ils me font bien marrer à raconter mille anecdotes de voyage, en scandant chaque histoire d’un chilom précédé d’un solennel « boom ! ».



Les yeux jaunes
Malheureusement, je ne peux pas profiter de mon séjour, car je vais de plus en plus mal. Je consulte un médecin, qui me prescrit des antibiotiques et de l’aspirine pour lutter contre ce qu’il pense être une grosse crève, mais le traitement n’a aucun effet. Mes forces continuent de me quitter, la fièvre est toujours aussi forte et j’ai des maux de ventre qui me tordent en deux. Je passe la semaine suivante au fond de mon lit, à peine capable de me lever pour aller aux toilettes. Bientôt, je n’arrive plus à avaler quoi que ce soit, ne serait-ce que pour accompagner mes médicaments. Lorsque je me regarde dans la glace, j’ai mauvaise mine, bien sûr, mais surtout j’ai les yeux tout jaunes, c’est vraiment dégoûtant. Je suis aussi de plus en plus maigre, en tout je perds une dizaine de kilos. Heureusement, Juan et Hugo viennent me raconter des blagues tous les jours et, puisque la situation n’évolue pas, ils finissent par m’emmener à l’hôpital. Le médecin me fait aliter et placer sous perfusion de glucose et d’eau salée, avant de m’annoncer que j’ai attrapé une hépatite A qui couvait probablement depuis Pushkar. Le plus dur est passé, mais il doit me garder deux jours à l’hôpital. Aucun traitement n’est nécessaire en dehors de compléments énergétiques, j’en aurai toutefois pour deux mois de grosse fatigue avant d’être vraiment rétabli.



A ma sortie de l’hôpital, je tente quelques pas dans la rue. C’est pathétique, je marche à la vitesse d’une très vieille dame et je suis obligé de m’arrêter tous les dix mètres pour reprendre mon souffle. Avant de traverser, je dois faire très attention car je serais tout à fait incapable d’échapper à une voiture trop rapide.

A moto dans l’Himalaya
Le Ladakh est avant tout réputé pour ses paysages somptueux, propices aux longues randonnées. Dans mon état, il n’en est pas question. Mais au bout de quelques jours, j’ai repris suffisamment de forces pour louer une moto et me balader. Après m’être testé avec des expéditions vers des monastères à quelques heures de Leh.











Mes hôtes d'un soir.





Je passe ensuite le Kardung La, le plus haut col carrossé au monde avec ses 5600 mètres d’altitude. Au sommet, je suis à deux doigts de tourner de l’oeil en raison du froid et du manque d’oxygène, mais un thé brûlant et quelques sucreries servis dans un baraquement tombé à point nommé me remettent d’aplomb.





Sur l’autre versant, des ouvriers travaillent à remettre en état la route, que le gel ne cesse d’éclater. J’évite les crevasses les plus profondes et roule toute la journée au milieu de paysages lunaires monumentaux.




Le soir, après avoir dépassé un troupeau de chameaux sauvages, j’arrive dans la Nubra, une vallée miraculeusement recouverte de champs de fleurs et de potagers.



J’ai emprunté la seule route pour y accéder, les frontières avec la Chine et le Pakistan voisins étant coupées en raison de différents frontaliers, si bien que l’endroit est incroyablement isolé et vit au ralenti, presque en autarcie grâce à ses délicieux légumes. Il ne me reste plus que quelques jours et je fais traîner les choses au maximum dans ce petit jardin d’Eden du bout du monde. Je me balade, prends le temps de discuter avec les gens, donne un coup de main à la cuisine.



Paris, le 16 septembre

Départ
Enfin
, il
me faut bien décoller sous peine de planter mon billet de retour. Je retourne donc à Leh rendre ma moto, m’envole pour New Delhi en évitant bourgeoisement les quarante heures de bus, puis, dans la foulée, prends mon avion pour Paris. Heureux de retrouver mes amis, mais avec au fond de moi une idée fixe : repartir.

4 commentaires:

justine a dit…

tous les jours je viens lire un article de ton blog et je peux te dire que je l'apprésie toujours autant.

SYLVIANE BRENNE MARCQ a dit…

MERCI ET BRAVO ANTOINE DE ME FAIRE REVER ET VOYAGER DANS MA TETE....CONTINUEZ AINSI CE N'EST QUE DU BONHEUR!!!!!AMITIES.JE VOUS EMBRASSE.....A TRES VITE POUR DE NOUVELLES VIDEOS...SYLVIANE

LA BAROUDEUSE a dit…

êtes vous reparti ?

Antoine Calvino a dit…

Ben oui... La suite est dans les chapitres suivants.