1 - De New Delhi à Bénarès

New Delhi, le 23 juillet 2006

Premier contact
La première impression que je garderai de l’Inde, c’est la chaleur lourde et humide de la fin de mousson qui me tombe dessus à la sortie de l’avion. Et tout de suite après, l’odeur, poisseuse et entêtante, avec comme un arrière-goût de moisissure. Sur le parking de l’aéroport, alors que le soleil cogne et que déjà la transpiration commence à coller mes vêtements à ma peau, je suis sonné face à la cohue des taxis qui se disputent les clients. Une heure d’embouteillage plus tard, je découvre le quartier des travellers de Delhi, Paharganj, avec ses rues boueuses à l’agitation bruyante, ses relents d'égouts et de fritures mêlés d’encens, ses mendiants estropiés exhibant leur moignon, ses vaches errant au milieu des voitures et des rickshaws, ses concours de klaxons et ses amoncellements insensés de fils électriques sur lesquels crépitent des étincelles.



Visite au zoo
Lorsque, profitant d’une accalmie entre deux averses tièdes, je sors visiter la ville, j’ai l’étrange impression de me retrouver dans un zoo. Ou, plus exactement, dans la cage du singe livré en pâture à des gamins rigolards armés de cacahouètes. C’est moi qui suis venu voir les Indiens, mais ce sont eux qui me regardent. Ils me dévisagent longuement, se collent à moi pour savoir ce qu’il y a dans mon sac ou regarder combien je tire d'argent au distributeur, pour un peu ils me palperaient pour vérifier la consistance de ma peau si claire. Un peu agacé, je plante mes yeux dans les leurs pour marquer ma désapprobation, mais cela ne les perturbe pas le moins du monde. Certains m’adressent aussi la parole, ce que je préfère nettement. La conversation commence toujours par les mêmes questions sur mon pays d’origine et mon prénom, mais en général cela leur suffit et ils s’éloignent, ou bien ils restent là à m’observer en souriant.

Oui-Oui ou Non-Non ?
Comme je ne cesse de me perdre dans cette ville, je demande mon chemin à chaque carrefour. C’est l’occasion de découvrir ce fameux dodelinement de la tête qui n’appartient qu’aux Indiens et qui signifie alternativement « oui » et « non », quand ce n’est pas « cause toujours, tu m’intéresses ». Mais cela, je ne le comprendrai que plus tard. Pour l’instant, entre leur gestuelle et leur langage indécodables, ils m’apparaissent juste comme des extra-terrestres.



New Delhi, le 25 juillet

Arnaque à l’indienne
A Delhi, il existe toute une catégorie de gens dont l’activité principale consiste à arnaquer les touristes à leur descente de l’avion. J’avais beau me méfier, le quinquagénaire, prétendument père de famille et brave cheminot, qui devine que je suis perdu et qui m’indique le chemin avant de dîner avec moi sans rien me demander, finit par m’inspirer confiance. C’est alors que le cirque commence. Il amène la conversation de façon anodine sur les vêtements locaux, fait en sorte que je demande de moi-même où je peux en trouver et, miracle, connaît justement un magasin. Il m'y conduit et m’explique que je serai immensément respecté si je voyage dans le pyjama blanc de Gandhi... En plus, grâce à lui je peux obtenir une ristourne monumentale. Heureusement que je ne me laisse pas totalement embobiner, les enfants de tout le nord de l’Inde rigoleraient probablement pendant des générations du touriste français déguisé en Gandhi. Le lendemain, j’apprendrai tout de même que la bête chemise marron achetée à la place du pyjama m’a coûté dix fois son prix habituel.
Mais en attendant, mon ami ne lâche pas son juteux poisson et oriente la conversation vers Krishna, qui est comme chacun sait un grand fumeur de haschich. Je lui demande, avec précaution bien sûr pour ne pas le choquer vu son grand âge, s’il sait où en trouver. En fait, il est très progressiste sur la question et, là encore, c’est vraiment trop de chance, il a un ami à deux rues de là qui se propose de m’en vendre. Nous le retrouvons, il récupère un petit sachet de plastique et, histoire de ne pas se faire repérer par la maréchaussée, propose de finaliser la transaction là maintenant, tout de suite, vite vite la police est partout. Comme je veux quand même voir ce que j’achète, il rompt discrètement un petit morceau qu’il me présente, en jetant de rapides regards à droite et à gauche avec des airs de chouette effarée. C’est effectivement du très bon charas. Je m’apprête à lui donner l’argent, mais, saisi par une bouffée inespérée de lucidité, je demande à prendre le sachet entier dans la main pour vérifier son contenu. Il refuse, alarmé j’insiste, il me le passe à contre-cœur et bien sûr c’est de la glaise… Exaspéré, je lui rends sa marchandise, qui a d’ailleurs failli me coûter elle aussi dix fois le cours local, comme je m’en rendrai compte un peu plus tard. Je ne parviens même pas à l’engueuler, puisqu’il fait passer son complice pour l’arnaqueur et fait semblant de le sermonner devant moi.
Evidemment, après une telle entrée en matière, il est plus difficile de se fier aux inconnus. Si un jour un Indien m’invite chez lui, devrai-je me défiler ? Dans le train, faut-il accepter le thé que les autres passagers proposent avec le sourire ? Et mon sac à dos, dois-je vraiment l’accrocher à ma couchette avec mon énorme chaîne en métal sous les yeux étonnés de la gentille famille qui partage mon compartiment ?



New Delhi, le 26 juillet

Quitter Delhi, mode d’emploi
A l’origine, mon idée était de fuir la mousson en partant vers l’ouest, pour le désert du Rajasthan, avant de remonter vers le Ladakh, dans l’Himalaya. Je vais donc à la gare routière m’acheter un billet pour Djululu, une petite ville perdue qui me permettra de commencer mon voyage hors des sentiers battus, car je suis un petit malin. Mais la tâche s’annonce plus ardue que prévue. La gare est immense, il pleut à verse, des dizaines de bus sont garés dans tous les sens sous des panneaux en hindi et les guichetiers baragouinent un sabir vaguement anglophone rendu définitivement incompréhensible par leur accent. Celui qui est assis dans la cabine 14 m’envoie quand même vers la 27 qui m’explique que ma foi c’est très simple et me détourne vers la 17, où l’on me demande de monter au premier étage voir le monsieur du 62. Il pleut toujours, mais maintenant il fait nuit. J’arrive au premier étage, bien sûr il n’y a personne au 62. Je demande au 63, qui se renseigne auprès de ses camarades et qui finit par m’envoyer au 54. Là, bonne surprise : je suis très agréablement reçu par le guichetier, qui me propose même de le rejoindre dans sa guérite afin de mieux lui expliquer mon cas. Je me retrouve donc derrière la grille avec lui et deux de ses amis. Il m’offre un thé à l’odeur étrange, que je bois non sans une légère appréhension, mais bon je suis là pour rencontrer les gens. Par contre, je refuse de l’allonger avec son whisky local. Il commence par les questions rituelles sur mon pays d’origine, mon prénom, mon âge, ma situation maritale, mon métier… Lorsqu’il apprend que je suis journaliste, son visage s’éclaire et il m’entreprend aussitôt sur la politique étrangère de l’Inde, la bombe atomique, les relations avec les Etats-Unis… Maintenant que je sais que je vais avoir mon billet, je suis détendu et je profite de l’instant, un peu troublé tout de même quand, après avoir longuement traduit à ses amis mon point de vue sur les visées impérialistes de Bush, il retire son dentier et se masse longuement les gencives avec son pouce jauni par la cigarette. Nous enchaînons sur le Pakistan, le système des castes, la liberté sexuelle en Occident… Voyant le temps passer, je profite de la fin de mon thé pour lui demander mon billet. Il esquive, je reviens à la charge et il me répond finalement qu’il est en vente au rez-de-chaussée... Par contre, il serait ravi de m’inviter à dîner pour continuer cette passionnante conversation. Miséricorde ! Je le remercie, m’arrache de mon tabouret, prend son adresse en promettant de le rappeler à mon retour à Delhi - non, pas ce soir car je serai parti, mais merci c’est très gentil. Et je rentre bredouille à ma guesthouse.

Bénarès, le 4 août

Changement de plans
Ma mésaventure a finalement du bon car, le soir même, je change tous mes plans. Sur le toit de ma guesthouse, je rencontre un Français se présentant comme un vagabond cinéaste et musicien, et une Belge totalement illuminée, qui me poussent à partir plutôt plein est, pour la ville sainte de Bénarès, rebaptisée Varanassi par les Indiens depuis une vingtaine d’années. Le premier y est déjà allé cinq fois et y a tourné, paraît-il, des images incroyables de sadhus pour un film d’art et d’essai diffusé à Cannes, tandis que la Belge revient d’un mois et demi dans un ashram, ce qui arrache des soupirs d’envie au Français… Ils me parlent tous deux de Varanassi comme de la ville indienne par excellence, celle où je dois absolument aller sous peine de passer à côté de mon voyage. J’embarque donc le lendemain soir dans un train de nuit - après avoir acheté mon billet au guichet réservé aux touristes, ce qui est tout de même bien pratique.



Bienvenue dans la quatrième dimension
Effectivement, Varanassi est une ville mystique. Lorsque les vieillards indiens ont un coup de moins bien, contrairement aux nôtres ils ne se précipitent pas à l’hôpital pour gratter un peu de rab, mais viennent ici pour attendre tranquillement la mort, avec quelques centaines de roupies dans le creux de la main pour payer leur bûcher. Leur plan consiste à se faire incinérer sur place et à faire disperser leurs cendres dans le Gange, afin d’échapper au pénible cycle des réincarnations et d’accéder directement au Nirvana. Du coup, les ruelles tortueuses de la vieille ville sont continuellement sillonnées par des types en orange, la couleur de l’hindouisme, qui transportent au pas de course et en chantant des brancards avec des cadavres enveloppés dans du tissu doré, qui doivent être brûlés moins de trois heures après leur mort. Mais comment savoir s’ils sont bien morts dans un laps de temps aussi court ? Lorsque le médecin n’arrive pas dans les délais, le croque-mort leur met un miroir devant la bouche et, si aucune buée ne se forme, c’est que l'affaire est réglée. Avec un système pareil, ils ont bien dû en faire passer quelques uns à la trappe par erreur…



Bref, la cavalcade des brancardiers les emmène vers les deux grands ghâts (quais) funéraires situés au bord du fleuve. Celui que je visite comporte cinq bûchers. Les quatre premiers sont dévolus aux quatre castes principales, le cinquième sert à rallumer les autres en cas de panne. Selon mon informateur, un pseudo guide tellement défoncé qu’il lui faut régulièrement lui rappeler de quoi il me parle, le dernier foyer brûle sans discontinuer depuis 2500 ans. Toutes les maisons alentour, dont un mouroir tenu par les sœurs de Mère Thérésa, sont couvertes d’une épaisse pellicule de suie, ce qui rajoute à l’aspect dramatique du site. Au bout d’un moment, alors que j’essaie de me débarrasser du garçon à l’haleine encannabissée qui bave maintenant sur mon épaule où il s’est quasiment endormi, je réalise qu’une fois la crémation terminée, des hommes torse nu donnent de grands coups de bambou dans le brasier finissant. Leur travail consiste à briser les crânes, qui, les bougres, refusent trop souvent d’éclater avec la chaleur, empêchant ainsi l’âme de leur propriétaire de s’envoler vers le Nirvana.

Pèlerins et sadhus
En plus des morts, à Varanassi il y a aussi à faire avec les vivants. Toute la cité respire la foi, vit au rythme du culte. Sur les ghâts au bord du Gange, dans les rues, dans les ashrams et dans les temples, des processions de pèlerins en orange chantent du matin au soir la gloire de Shiva, le dieu de la ville. Même le moindre potier ou vendeur de beignets arbore le point rouge du troisième œil ou des traits blancs sur le front. Et bien sûr, il y a les sadhus. Ils se baladent à moitié nu, souvent maigres à faire peur sous des dreadlocks, leur regard fixe de dément perdu dans les limbes. A l’aube, ils se mêlent à la population pour se laver de leurs souillures en faisant leurs ablutions dans les eaux troubles mais sacrées du Gange.




Un Français qui vit en Inde depuis plusieurs années m’assure qu’ils récupèrent les cendres sur les bûchers pour s’en couvrir le corps et qu’ils cuisent parfois carrément leur chapati (crêpe) sur la graisse grésillante des cadavres fumants… A ces petits plaisirs de bouche, certains yogis et nagas préfèrent ceux de l’ascèse sportive. Ils passent leur vie debout ou même sur une seule jambe, brandissent constamment un poing serré au-dessus de leur tête, suspendent d’énormes pierres à leur sexe ou je ne sais quoi d’autre encore comme truc insensé, ils ont vraiment beaucoup d’imagination. D’après ce qu’on me raconte, on peut voir les plus gratinés au pèlerinage de la Kumba Mella, où l’ensemble des sadhus se réunit tous les douze ans pour un grand bain rituel dans le Gange en compagnie d’une trentaine de millions de personnes. Il faut absolument que j’aille voir ce truc là.




Massage gluant
Evidemment, ici aussi les arnaqueurs sont légion. Il ne me faut pas plus de quelques heures pour me faire accoster par un prétendu brahmane, membre donc de la caste des prêtres, qui me propose un massage. Rassuré par l’honorabilité de sa tenue blanche et heureux de me délasser de la fatigue du voyage, j’accepte. Quelques minutes plus tard, me voici allongé dans une cabane infestée de cafards. C’est en fait un de ses amis, un gros poilu ruisselant de crasse, qui s’occupe de moi. Fort mal d’ailleurs, puisque cette brutasse me disloque le dos avant de m’en arracher la peau avec une huile puante imprégnée de sable, pendant que son chef me baratine sur la somme que je vais devoir payer. Idiot que je suis, j’encaisse une demi-heure de ce régime pour ne pas vexer mes hôtes, tout en tâchant désespérément de garder dans mon champ visuel la sacoche posée au bout du matelas avec tous mes papiers et mon argent. Lorsque le calvaire s’achève, je suis tout de même assez sage pour refuser la proposition de mon brahmane de partager avec lui un bang lassi, sorte de yaourt liquide lourdement chargé en THC.

3 commentaires:

justine a dit…

Les photos et les articles sont super, je n'ai rien à ajouter.
Moi même je vais entreprendre de faire un blog mais il ne sera certainement pas aussi bien que le tien

Evana a dit…

Oh la la de tout ce que tu dis j'hésite entre deux réaction : "Hue dada, faut qu'j'y aille moi aussi !" et.. "Wowwww je survivrai jamais au choc des cultures..."
Sauf si je suis accompagnée.
Faut que j'passe une annonce...
Merci pour tes mots, rien qu'eux, c'est déjà dépaysant !

Anonyme a dit…

As-tu préféré le Nord ou le Sud ?

Célia